La relation entre l’Algérie et la France n’en finit pas de trébucher. Depuis des années, les crises diplomatiques se succèdent, souvent déclenchées par une phrase, un geste ou une décision administrative. Les tensions autour des visas, les polémiques sur la mémoire coloniale, les contentieux liés à des figures politiques ou militantes, tout concourt à donner l’image d’un bilatéral fragile, toujours au bord de la rupture.
Il faut reconnaître une réalité : ces deux pays, pourtant liés par l’histoire et la géographie, n’ont pas réussi à construire une relation apaisée et stable. Chacun brandit ses susceptibilités, chacun s’abrite derrière ses rancunes. La diplomatie navigue de crise en réchauffement éphémère, sans horizon durable. Or, à force de tourner en rond, cette relation finit par se consumer d’elle-même, alors même qu’elle pourrait être un formidable levier de coopération, de prospérité et de stabilité régionale.
Pour sortir de ce cycle, il ne suffit plus de multiplier les visites présidentielles, de signer des accords commerciaux ou de promettre des « refondations ». Il faut un geste fondateur, qui parle à la mémoire, à la dignité et à l’avenir. Un geste dont personne ne puisse sortir humilié, mais qui au contraire place les deux partenaires dans une logique de co-responsabilité et de bénéfice partagé.
Ce geste, il existe : il pourrait s’incarner dans le nettoyage conjoint des sites sahariens contaminés par les essais nucléaires et chimiques menés par la France entre 1960 et 1966.
Les lieux sont connus – Reggane, In Ekker et d’autres zones du Sud algérien -, mais la réalité est longtemps restée confinée dans le silence. À l’époque, la France menait ses expérimentations à l’abri des regards. Les retombées, elles, se sont abattues sur les populations locales, militaires, techniciens, nomades ou simples habitants des oasis. Beaucoup en portent encore les stigmates, sans reconnaissance officielle ni suivi sanitaire adéquat.
Un plan concret, co-financé et transparent
En annonçant ensemble un programme massif de dépollution et de réhabilitation, Paris et Alger feraient plus que solder un contentieux : ils adresseraient un message de vérité et de courage politique. Ce serait la reconnaissance, au plus haut niveau, que l’histoire coloniale n’est pas seulement un sujet de mémoire abstraite, mais une réalité qui a laissé des blessures physiques, environnementales et humaines.
Le projet pourrait s’articuler autour d’un budget initial de quelaues centaines de millions d’euros. La France, responsable des expérimentations, en assumerait la plus grande part. L’Algérie contribuerait également, affirmant ainsi sa souveraineté et son rôle de maître d’œuvre sur son propre territoire. Des partenaires multilatéraux – Union européenne, Nations unies, bailleurs environnementaux – compléteraient l’effort.
Les axes d’action seront multiples. L’on peut imaginer : cartographie radiologique exhaustive et rendue publique ; dépollution et confinement des sols contaminés ; installation de centres de suivi médical pour les populations exposées et création d’un Institut saharien de la mémoire et de la dépollution, à la fois laboratoire scientifique, centre de documentation et musée.
Ce programme ferait travailler des entreprises algériennes et françaises, donnerait naissance à des emplois locaux, formerait une génération de jeunes chercheurs et d’ingénieurs sahariens, et transformerait des zones longtemps synonymes de secret et de danger en espaces de savoir, de santé et de coopération.
Pour Alger, un tel projet serait l’assurance que les souffrances endurées par ses citoyens ne sont plus ignorées. Ce serait la reconnaissance d’une souveraineté retrouvée, d’une dignité rétablie. Pour Paris, ce serait l’occasion de rompre avec le soupçon permanent de déni mémoriel et de montrer que la responsabilité peut s’assumer sans humiliation, dans un cadre partenarial.
Ni repentance, ni oubli : simplement la volonté de traiter les conséquences concrètes d’un héritage historique. En cela, ce chantier dépasserait les logiques d’accusation ou de justification. Il ouvrirait un chemin nouveau : celui d’une réparation partagée, tournée vers l’avenir.
Plus fort que les querelles
Car il faut le dire : les relations franco-algériennes sont trop souvent réduites à des dossiers techniques ou des crises conjoncturelles. Le nombre de visas, le statut d’une personnalité militante, une déclaration mal interprétée : tout devient source d’affrontement, parfois disproportionné. Ces querelles épuisent les opinions publiques et nourrissent les discours de défiance.
Un projet de dépollution saharienne changerait d’échelle. Il obligerait les deux pays à travailler ensemble, sur la durée, avec des résultats visibles et mesurables. Il enverrait aussi un signal à la communauté internationale : l’Algérie et la France sont capables, malgré leur passé douloureux, de mener une coopération pionnière en matière de justice environnementale et de santé publique.
Au fond, ce qui manque à la relation franco-algérienne, c’est un horizon partagé. Les gestes mémoriels isolés, les partenariats économiques fragmentés, les coopérations techniques ponctuelles n’ont pas suffi à créer cette dynamique. Le Sahara, lui, peut devenir cet horizon. Non plus comme le désert irradié de l’ère coloniale, mais comme le symbole d’une réconciliation active, utile et durable.
Il est temps que les dirigeants des deux pays dépassent les postures et engagent un acte fondateur. Les millions de binationaux l’attendent. Et les générations futures le réclameront. Le nettoyage des sites nucléaires et chimiques du Sahara serait ce geste. Il serait à la fois un devoir moral, une responsabilité historique et une promesse d’avenir.
C’est par là que pourrait commencer, enfin, une relation réconciliée.