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Algérie : le triomphe du « ma kan walou »


Il y a, dans l’Algérie d’aujourd’hui, une formule qui vaut à la fois programme politique, grille de lecture du réel et philosophie de comptoir : « ma kan walou » — il n’y a rien. Rien de sérieux, rien de crédible, rien qui mérite d’être entendu. Une sentence expéditive, devenue réflexe national, qui ne décrit pas tant la réalité qu’elle ne la fabrique.

Car à force de répéter qu’il n’y a rien, on finit par ne plus rien voir. Ni les nuances, ni les compétences, ni même l’effort de penser.

Ce scepticisme généralisé n’est pas né spontanément. Il est le produit d’années de pédagogie inversée, entretenue au sommet, où le populisme a méthodiquement sapé la crédibilité de toute parole experte. L’élite — mot désormais suspect — a été tour à tour caricaturée, disqualifiée, puis remplacée par une figure plus rassurante : celle du « proche du peuple », dont la principale qualité est de ne jamais sembler en savoir trop.

Dans ce théâtre, la compétence devient presque inconvenante. Elle dérange, elle met à distance, elle rappelle qu’il existe des hiérarchies de savoir — ce qui, en démocratie mal comprise, est parfois pris pour une offense.

Le résultat est un nivellement par le bas d’une redoutable efficacité. Les discours complexes sont suspectés d’arrogance. Les analyses nuancées sont taxées de duplicité. Et les voix rationnelles, noyées dans un vacarme permanent, deviennent inaudibles.

Les réseaux sociaux ont perfectionné ce dispositif. En donnant à chacun une tribune, ils ont démocratisé l’expression — ce qui est en soi une avancée — mais aussi aboli toute distinction entre opinion et connaissance. L’ingénieur et l’improvisateur, l’expert et le polémiste, l’analyste et l’indigné cohabitent désormais sur un pied d’égalité algorithmique.

Dans les années 1990, les élites algériennes ont été ciblées par le terrorisme, comme si penser était déjà une faute. Aujourd’hui, sans la violence d’hier, certains experts paient encore le prix de leurs analyses — jusqu’à la prison.

Dans cet espace saturé, la visibilité ne récompense pas la rigueur mais l’outrance. Le raisonnement cède face à la formule. Et la formule la plus efficace reste souvent la plus simple : « ma kan walou » — particulièrement adaptée à ceux que la complexité dérange, mais qui n’en jugent pas moins avec assurance. Une attitude que tout concourt à entretenir, tant elle permet à l’ensemble de durer.

Cette défiance systémique produit des effets politiques tangibles. Elle encourage l’émergence de profils qui n’ont pas tant vocation à gouverner qu’à incarner cette défiance. Des politiques qui parlent peu de solutions mais beaucoup de proximité. Et des décideurs qui se méfient des compétences, et les traitent comme des contre-pouvoirs. Cette méfiance est organisée, tant elle contribue à consolider des positions acquises.

Or, dans ce récit, l’élite est à la fois inutile et inquiétante. Elle comprend trop, donc elle pourrait contester. Maîtrisant des outils, elle pourrait aussi s’autonomiser. Dans un tel climat, mieux vaut s’entourer de loyautés que de talents.

Ce déséquilibre a un coût. Il se mesure d’abord au silence des experts qui renoncent à intervenir dans un débat devenu hostile, puis aux départs de ceux qui choisissent de faire valoir leurs compétences ailleurs, dans des environnements où elles sont reconnues comme une ressource plutôt que comme une menace.

La fuite des cerveaux n’est pas seulement économique. Elle est aussi symbolique. Elle traduit une rupture du contrat tacite entre un pays et ses élites, celui qui promet reconnaissance en échange de contribution. Dans une Algérie où la réussite inspire davantage la méfiance que l’admiration, la défiance a cessé d’être un outil critique pour devenir une posture par défaut.

La question n’est pas tant ce qui manque, que ceux que l’on décourage.

À force de répéter « ma kan walou » et d’y travailler avec constance, le pays finit par s’organiser pour qu’il n’y ait, effectivement, plus rien.