Il y a des nations qui soulèvent des trophées. D’autres qui soulèvent des questions existentielles. Et puis il y a le Maroc, qui, à force de rendez-vous manqués avec la CAN, a fini par soulever une hypothèse beaucoup plus sérieuse que n’importe quel plan de jeu : la CAN serait ensorcelée. Et par inventer un nouvel objet de culte : la serviette.
Ce n’était pas de la rigolade. Non. C’était pire.
Si les joueurs marocains ont longtemps regardé la Coupe d’Afrique des Nations comme on observe un objet suspect, ce n’est pas parce qu’elle ressemble à une serviette. C’est parce qu’ils étaient convaincus qu’elle portait un gri-gri. Un vrai. Un truc mystique, ancestral, capable de transformer une frappe à six mètres en touche anodine et un attaquant sûr de lui en figurant anxieux.
Internet n’a évidemment pas laissé passer ça. Depuis, la CAN n’est plus une compétition. C’est du linge. Serviettes brandies comme des trophées, drapeaux marocains passés au mode éponge, manuels imaginaires intitulés « Comment gagner la CAN sans vraiment la gagner », et plans dignes de Tom & Jerry pour « attraper un Marocain » avec une serviette posée en appât. Le football africain a toujours eu le sens du symbole, mais rarement celui de l’essorage.
Le plus cruel dans cette histoire, c’est que le Maroc n’est pas un petit joueur. Demi-finaliste de Coupe du monde, exportateur premium de latéraux modernes et de milieux qui « jouent au foot comme on joue aux échecs ». Mais à la CAN, rien à faire. Le talent s’évapore, les matchs se compliquent, et la serviette revient, pliée, repassée, prête pour une nouvelle édition.
À force de « bien jouer », ils ont cru que le sort seul les empêchait de marquer. Mais la CAN n’est pas un tableau Excel. C’est une compétition où le mental pèse aussi lourd que les quadriceps, et où la superstition devient une excuse quand on tombe sur plus fort.
Trois fois 120 minutes dans les tours à élimination directe. Trois prolongations. Ce n’est pas une anecdote, c’est un signal d’alarme. Ce genre de fatigue qui ne se voit pas dans les graphiques de possession mais qui éclate dans les duels, les replis et les secondes balles. À la fin, il ne reste plus que la lucidité. Et elle avait changé de camp.
La scène résume tout : sous la pluie, les joueurs marocains ont montré plus de violence et d’énergie face au garde-serviette du gardien sénégalais – coupable de s’essuyer comme tout être humain trempé – que dans les duels face aux joueurs de champ sénégalais. Là où il fallait répondre dans l’impact, ils ont répondu dans l’agacement. Là où il fallait imposer le corps, ils ont imposé la frustration.
Car pendant que le Maroc comptait ses minutes supplémentaires, le Sénégal comptait ses forces. Il n’a pas gagné parce qu’il croyait moins aux gri-gris. Il a gagné parce qu’il était plus fort. Mentalement, physiquement et collectivement. Parce qu’à la CAN, la volonté ne suffit pas. Il faut dominer. Imposer. Et accepter que le beau jeu ne protège pas des nuits sans buts.
Alors on a parlé d’arbitrage. Comme toujours. Décisif uniquement quand on perd, invisible quand on gagne. On a évoqué la malchance, les détails, les forces occultes. Tout, sauf l’essentiel : ce jour-là, il y avait une équipe au-dessus. Plus fraîche. Plus dure. Plus prête à gagner cette compétition-là, pas celle qu’on imagine.
Alors on chambre. Beaucoup. Trop, peut-être. Le monde entier rit, les timelines s’enflamment, et la serviette devient immortelle malgré tout.
La serviette est devenue un symbole. Mais elle dit une vérité que le football africain rappelle à chaque édition : la CAN ne se gagne pas en théorie. Ni à la possession. Ni à la qualité individuelle. Ni à la narration mondiale. Elle se gagne contre les autres. Et quand les autres sont plus forts, aucune superstition, aucun sort, aucun gri-gri ne lave la défaite.
Et pendant que la princesse Hasnaa appelait les Algériens à la retenue et à la hauteur de vue, la serviette, elle, poursuit sa carrière. Une semaine après la finale de la Coupe d’Afrique des Nations remportée par le Sénégal face au Maroc (1-0, a.p.), la polémique a ressurgi dans un contexte bien réel. Dimanche, lors du match de Coupe de la CAF entre le Wydad Casablanca et l’AS Maniema, au stade Mohammed-V, un agent de sécurité a été filmé tentant d’arracher la serviette d’un membre du staff congolais.
La scène absurde s’est soldée par un échec sous les yeux des caméras, avant que le même agent ne soit aperçu courant replacer la serviette près de son but. Ce qui devait être un épisode devient une tradition, presque un folklore. On ne parle plus de jeu, ni de pressing, ni de transitions : on surveille le linge.
Mais attention. Le football adore les cycles. Et à force de se moquer, on oublie une règle sacrée : le jour où le Maroc gagnera la CAN… dans 50 ans peut-être, la serviette deviendra relique. La CAN a ses fétiches, le Maroc a hérité du sien. Tant que la victoire ne viendra pas tout laver, l’essorage, lui, continue.