À première vue, rien ne relie une amnistie fiscale, le limogeage d’un ministre de l’Hydraulique et le procès d’un ancien ministre de l’Industrie. Les registres sont différents, les temporalités aussi. Pourtant, observées dans une même séquence, ces décisions racontent une seule et même chose : un système qui gère ses tensions dans l’urgence, en arbitrant entre pression sociale, contrainte budgétaire et maintien du contrôle.
La mesure fiscale en donne une première lecture, mais elle tient en peu de mots. Derrière son habillage technique, l’État propose une transaction : 8 % pour effacer le passé. L’objectif n’est pas de réformer, mais de capter rapidement des liquidités issues d’une économie qu’il ne parvient pas à imposer. Ce n’est pas une réforme fiscale. C’est un aveu : l’État préfère encaisser 8 % immédiatement plutôt que d’affronter une économie qu’il ne contrôle pas.
La séquence la plus révélatrice se joue ailleurs, dans l’eau. Face aux perturbations prolongées à Annaba, liées à la station de dessalement de Koudiet Draouche, Abdelmadjid Tebboune met fin aux fonctions du ministre de l’Hydraulique sans explication. L’incident est technique. La réponse, elle, est politique.
Depuis son arrivée au pouvoir, le chef de l’État a fait de la lutte contre la corruption un axe central, au point d’en faire une matrice de légitimité. Cette orientation s’est traduite par une judiciarisation croissante des affaires économiques et une reprise en main des circuits de décision. Mais cette stratégie produit un effet bien documenté : lorsque le risque pénal devient omniprésent, le décideur n’arbitre plus, il se protège.
C’est précisément ce que révèle une déclaration du ministre, d’une rare franchise dans un discours institutionnel généralement aligné. Évoquant les commissions des marchés publics, il décrit un système sous pression : « Il y a des circonstances qui n’ont rien laissé aux gens… au point que de nombreux fonctionnaires ont démissionné des commissions d’ouverture des plis. »
Autrement dit, les conditions sont devenues telles que des fonctionnaires préfèrent se retirer, voire quitter leur poste, plutôt que d’assumer une décision devenue risquée. Il ne s’agit pas d’un simple malaise administratif, mais d’un basculement : le coût individuel de la décision dépasse désormais le bénéfice institutionnel de l’action.
Dans ce contexte, la phrase qu’il ajoute prend une portée politique directe : il faut « appliquer la loi mais aussi faire en sorte de mener le développement et honorer nos engagements envers les citoyens ». Elle introduit une tension que le discours officiel tend à effacer : celle entre la rigueur juridique et l’efficacité économique. Elle dit que l’application stricte — et pénalement risquée — des règles peut bloquer l’exécution des projets, tandis que l’inaction expose à une autre forme de responsabilité.
Par sa franchise, cette déclaration met en cause un système où la décision administrative devient un risque personnel. Sa déclaration suggère aussi que la lutte anticorruption, dans sa mise en œuvre, manque de lisibilité et peut être sélective — une perception qui, à elle seule, suffit à désorganiser l’appareil administratif.
Or, son éviction prend une résonance particulière. Sans qu’un lien de causalité puisse être formellement établi, la séquence — parole critique, puis limogeage — éclaire la difficulté, au sein de l’exécutif, à porter publiquement un discours nuancé sur les effets de cette politique.
Dans le même temps, le secteur énergétique est redessiné. Mohamed Arkab est élevé au rang de ministre d’État, mais son périmètre se resserre : les mines lui sont retirées au profit d’une nouvelle architecture. La promotion masque mal une mise sous contrainte — un élargissement de statut qui s’accompagne d’un rétrécissement du pouvoir réel.
Car retirer les mines, c’est isoler le cœur énergétique du reste du système extractif. C’est recentrer Arkab sur la gestion de la rente, tout en redéployant ailleurs un secteur appelé à devenir stratégique. Derrière la promotion, il y a un découpage. Derrière le découpage, une pression.
Ce contraste est central. Là où l’hydraulique est exposée et sanctionnée, l’énergie est protégée mais redéfinie. Le pouvoir ne stabilise pas tout. Il hiérarchise.
Le procès d’Ali Aoun éclaire ce fonctionnement de l’intérieur. Ce qui devait être une affaire de corruption devient une démonstration de fragmentation. Face au juge, l’ancien ministre nie tout : « je nie en bloc et dans le détail ». Il affirme ne pas avoir été informé de la mission en Mauritanie : « je ne savais pas ». Il reconnaît n’avoir pris aucune mesure.
Mais le point de bascule est ailleurs.
Au cœur du dossier, la mission en Mauritanie du 16 septembre 2024 cristallise les interrogations : un intermédiaire, Noureddine Abdennour, dit « Nounou Manita », y agit comme un relais officieux, se prévalant du ministre qu’il appelait « Oncle Ali » — sans lien familial direct, mais au nom d’une ancienne proximité.
Confronté à cet épisode, Ali Aoun dit avoir découvert les faits après coup et s’en étonne : pourquoi parler en son nom ? Autour de cette séquence gravite un réseau de figures économiques — Abdelhalim Lekouara, Mohamed Cherfaoui, Zahir Khellaf, Charaf Eddine Amara — tandis qu’un autre élément, plus concret, s’impose au dossier : les dettes de son fils, Mehdi Aoun.
Tout est là. Un intermédiaire parle au nom du ministre. Le ministre dit ne pas savoir. Et pourtant, le système continue de fonctionner.
Ce procès ne se contente pas d’établir des faits. Il expose une mécanique. Les décisions circulent sans traçabilité claire. Les responsabilités se déplacent. L’autorité existe, mais elle ne maîtrise pas toujours ses relais.
Mis bout à bout, ces éléments dessinent une cohérence plus dure. L’État relâche la pression fiscale pour capter des ressources. Il sanctionne rapidement pour contenir les crises visibles. Il reconfigure ses secteurs stratégiques pour sécuriser ses revenus. Et il laisse la justice tenter de reconstruire, après coup, une chaîne de responsabilité.
Ce n’est pas une absence de logique. C’est une logique de court terme.
Un pouvoir qui tient, mais qui n’avance qu’en corrigeant ses propres contradictions — et qui, faute de les résoudre, se contente d’en différer le coût.