Les protestations récurrentes en Iran se déroulent dans un brouillard informationnel devenu familier. Coupures d’internet, répression ciblée et silences officiels accompagnent chaque vague de contestation. L’enjeu immédiat est de savoir si ces mobilisations déboucheront ou non sur une rupture politique. Mais la question de fond est plus large. Elle touche à la viabilité même de l’un des modèles les plus aboutis de l’État religieux contemporain.
Depuis plus de quarante ans, la République islamique ne se présente pas seulement comme un régime politique, mais comme une alternative civilisationnelle. Elle prétend qu’un ordre fondé sur la loi divine serait moralement supérieur, historiquement inévitable et socialement plus juste que les démocraties libérales qu’elle juge décadentes. Cette promesse n’est aujourd’hui pas contestée par des puissances étrangères. Elle l’est par la société iranienne elle-même.
Si le régime venait à vaciller, l’essentiel ne serait pas de déterminer qui l’a fait tomber. Ni la CIA, ni une modernité abstraite réduite aux réseaux sociaux et aux jeans ne suffisent à expliquer une éventuelle chute. La force corrosive est interne. Elle réside dans le passage du religieux de l’ordre du sacré à celui de la gestion quotidienne. Gouverner implique de lever l’impôt, rationner, arbitrer des pénuries, contrôler des foules et réprimer les désobéissances. Lorsqu’un pouvoir prétend accomplir ces tâches au nom de Dieu, chaque échec devient un blasphème politique.
L’islam politique, en Iran comme ailleurs, se heurte ainsi à une contradiction structurelle. Il promet une société morale tout en devant administrer une société réelle, plurielle, urbaine et connectée. La morale imposée se transforme alors en police des comportements. Le religieux devient un appareil disciplinaire. Le voile cesse d’être un symbole pour devenir un instrument. La foi se mue en obligation, et l’obéissance remplace progressivement l’adhésion.
Dans ce contexte, une éventuelle victoire des protestataires ne signerait pas la défaite du religieux en tant que tel. Elle marquerait plutôt l’échec d’une prétention selon laquelle la politique pourrait être soustraite à l’erreur humaine par l’invocation du divin. L’État théocratique repose sur une fiction dangereuse, celle d’un pouvoir exercé sans responsabilité puisque mandaté par une instance transcendante. Or toute gouvernance sans possibilité d’alternance finit par confondre ordre et coercition.
L’enjeu dépasse donc largement l’Iran. Si le régime des mollahs, souvent présenté comme l’archétype moderne de la théocratie, devait s’effondrer, ce serait un coup sérieux porté à l’idée même d’État religieux comme horizon politique viable. Non parce que la religion disparaîtrait des sociétés, mais parce que son instrumentalisation politique perdrait une part essentielle de sa crédibilité historique. Comme d’autres idéologies totalisantes du XXᵉ siècle, la théocratie pourrait entrer dans une phase de déclin symbolique. Elle survivrait, mais privée de son aura de solution globale.
Il resterait une question plus inconfortable, à savoir comment gouverner sans sacraliser le pouvoir. La réponse est moins spectaculaire que les slogans révolutionnaires. Elle tient dans une conception modeste de l’État, compris comme un dispositif humain, faillible et révisable, fondé non sur la vertu proclamée mais sur des règles, des contre-pouvoirs et l’acceptation du désaccord. Un État qui ne promet pas le salut, mais qui limite les dégâts.
Si l’Iran se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins, ce n’est donc pas seulement son avenir national qui est en jeu. Il s’agit d’une hypothèse politique entière fondée sur l’idée que Dieu pourrait gouverner par l’intermédiaire des hommes sans que ceux-ci, inévitablement, ne finissent par gouverner contre les hommes.