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Le « khéchinisme » selon Boukrouh, ou l’arrogance de l’initié déchu



Les textes de Noureddine Boukrouh obéissent à une constante, le mépris du peuple venant systématiquement tempérer l’autocélébration de sa propre lucidité. Depuis le Liban, l’ancien ministre algérien persiste à expliquer l’Algérie à ses habitants, les diagnostiquant déficients, culturellement inaptes et philosophiquement indigents. Le tout au nom d’un concept recyclé — le « khéchinisme » — qui tient lieu à la fois de théorie, d’insulte et d’alibi.

Mais Boukrouh ne se contente pas d’invectiver. Il s’adosse soigneusement. Et pour donner du poids à son propos, il convoque un nom censé clore toute discussion, celui de Mohamed Mediène, ancien patron des services secrets algériens. Une conversation privée en 1994, rapportée avec complaisance, sert ici de certificat d’initié. Il laisse entendre qu’une ancienne proximité avec le cœur du système ferait office d’argument d’autorité et dispenserait de toute démonstration.

La manœuvre est transparente. Il ne s’agit pas d’éclairer, mais d’intimider symboliquement. Rappeler Toufik, ce n’est pas analyser l’Algérie, c’est rappeler qu’on a fréquenté ceux qui tiraient les leviers — et suggérer qu’on en conserve l’autorité morale. Comme si la proximité passée avec les décideurs exonérait de toute responsabilité présente.

Car c’est là que le texte se fissure. Boukrouh parle d’un pays régressé, d’une élite aveugle, d’une société hostile au mérite. Mais il fut ministre. Il fut partie prenante de ce qu’il décrit aujourd’hui comme un naufrage intellectuel. Le khéchinisme qu’il fustige aurait donc prospéré avec lui, sous son regard, parfois sous sa plume officielle.

L’accusation devient alors un aveu involontaire.
Le reste relève du décor, avec Hammourabi, Solon, Confucius ou Machiavel alignés en procession, convoqués non pour penser l’Algérie, mais pour l’écraser par comparaison. Le procédé est ancien, presque colonial dans sa mécanique, où quelques-uns se posent en porteurs de la Raison universelle tandis que le peuple est assigné à la farce, à la grossièreté et à Djoha comme horizon intellectuel.

Ce qui frappe, au fond, ce n’est pas la violence du propos, mais sa petitesse morale. Insulter de loin. Théoriser après coup. Se poser en conscience supérieure une fois sorti du jeu. Et rappeler, en guise d’argument, qu’on parlait jadis à l’oreille des chefs des services secrets.

L’Algérie n’a pas besoin de leçons venues de Beyrouth ni de certificats d’initié périmés. Elle a survécu aux services, aux ministres et à leurs anciens affidés. Elle survivra aussi aux éditorialistes de l’exil qui confondent encore l’amertume avec la pensée et la morgue avec la philosophie.

S’il fallait néanmoins donner un visage au « khéchinisme », il serait sans doute celui de ceux qui, après avoir exercé le pouvoir sans convaincre, transforment leur échec politique en mépris durable pour le peuple qu’ils prétendent analyser.