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Le MAK, symptôme plus que menace


Après l’interdiction de son rassemblement à Versailles par le préfet de police, officiellement pour menace à l’ordre public, Ferhat Mehenni s’est replié sur les Salons Hoche, dans le 8ᵉ arrondissement de Paris, pour proclamer une prétendue indépendance de la Kabylie. L’événement, en lui-même, est marginal voire anecdotique.

Il serait ainsi tentant d’en tirer des conclusions hâtives, soit en surestimant le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) et en le présentant comme une force capable d’ébranler l’unité nationale algérienne, soit, à l’inverse, en le réduisant à une agitation folklorique ou à l’initiative isolée d’un errant politique. Dans les deux cas, l’erreur est la même car, en politique, le danger ne réside pas tant dans ce qui se voit que dans ce qui se cache derrière.

Le MAK ne dispose ni d’une base populaire ni d’un ancrage social susceptible de transformer ses prétentions séparatistes en projet politique crédible. L’hypothèse d’un État kabyle indépendant relève davantage de la fiction politique. Les promoteurs de ce projet le savent d’ailleurs parfaitement. Leur objectif n’est pas la création d’un nouvel État, mais l’érosion progressive d’un État existant.

C’est là que le MAK cesse d’être un simple groupuscule pour devenir un outil. Derrière lui se profilent des États, des réseaux, des organisations et des financements, dont certains sont identifiables, notamment le Maroc et Israël, tandis que d’autres demeurent plus opaques. Leur point commun n’est pas l’attachement à une cause identitaire, mais le recours à une stratégie éprouvée qui consiste à fragiliser les États, les épuiser par des tensions internes, et, à terme, les rendre vulnérables à la pression, à la négociation contrainte ou au chantage géopolitique. L’histoire récente regorge d’exemples où ce type de mécanisme a été utilisé avec efficacité.

La démarche entreprise par le MAK ne s’inscrit donc pas dans une temporalité courte. Elle relève d’une logique de long terme, proche de celles que l’on a vues à l’œuvre dans d’autres régions sous des appellations séduisantes — « Grand Moyen-Orient », « recomposition régionale », « soutien aux minorités ». Autant de concepts qui, sous couvert de modernisation ou de droits, ont souvent servi à désarticuler des États plus qu’à les renforcer.

Face à ce type de projet, la tentation des slogans est grande. Elle est aussi contre-productive. Les discours excessifs, les exagérations, voire le mensonge, produisent exactement ce que ces stratégies visent, en installant une polarisation interne, une perte de confiance et une fragilisation de la cohésion nationale. Pire encore, toute tentative de récupération politique à court terme — pour régler des comptes internes ou engranger des gains conjoncturels — ne fait qu’accélérer le processus de déstabilisation.

L’Algérie est donc confrontée à un défi différent de ceux qu’elle a connus par le passé. Les réponses sécuritaires ou purement administratives, efficaces dans d’autres contextes, montrent ici leurs limites. Le problème n’est pas seulement celui d’un mouvement séparatiste, mais celui des conditions internes qui permettent à ce type de discours d’exister, même de manière marginale.

C’est sur ce terrain que se joue l’essentiel. Une société confiante dans ses institutions, dotée d’un système éducatif moderne, d’une justice indépendante et d’une économie offrant des perspectives réelles, est infiniment plus résistante aux entreprises de fragmentation. À l’inverse, les déficits de gouvernance, la bureaucratisation excessive, l’absence de médiations crédibles et la fermeture de l’espace public constituent un terreau idéal pour les stratégies de déstabilisation.

Le Hirak a montré que la société algérienne possède une conscience politique plus fine qu’on ne le suppose souvent. Les Algériens ont démontré leur capacité à distinguer entre protestation légitime et manipulation, entre revendication nationale et entreprise de division. Aujourd’hui encore, ils expriment majoritairement leur attachement à l’unité du pays et à son intégration politique et sociale.

Mais cette maturité sociale appelle une réponse à la hauteur. Elle exige un projet clair fondé sur une école qui forme des citoyens et non des sujets, sur une justice qui protège les libertés et donne crédibilité à l’État, sur une économie ouverte et productive libérée de la prédation bureaucratique, ainsi que sur des médias qui informent au lieu de relayer slogans et anathèmes.

Le MAK, en ce sens, n’est pas la menace principale. Il est un révélateur. Il met en lumière les fragilités, mais aussi les choix qui s’offrent à l’Algérie. Soit le pays s’engage dans une réforme profonde de ses institutions et de son contrat social, renforçant ainsi son immunité politique. Soit il persiste dans des réponses superficielles, offrant involontairement à des acteurs extérieurs une opportunité qu’ils n’auraient jamais pu créer seuls.

L’histoire montre que les États solides ne sont pas ceux qui n’ont pas d’ennemis, mais ceux qui savent réduire l’efficacité de leurs manœuvres. Pour l’Algérie, le véritable enjeu n’est donc pas de faire taire un mouvement marginal, mais de construire un État suffisamment robuste pour qu’aucune entreprise de division ne puisse prospérer.