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L’économie selon Youssef


Les conseillers économiques des présidents sont censés jouer un rôle discret mais essentiel : apporter de la rigueur, des chiffres fiables et, si possible, une compréhension minimale des mécanismes économiques. En Algérie, la fonction semble répondre à une logique différente, consistant surtout à fournir au pouvoir des récits rassurants, même lorsque la science économique se dissout dans la fiction statistique.

La nomination de l’universitaire Farid Kourtel, dont l’un des rares travaux transforme le récit coranique du prophète Youssef en modèle quantifié de politique macroéconomique — tableaux et pourcentages au centième près à l’appui — a de quoi susciter un certain étonnement. L’article en question prétend démontrer, à travers une série de calculs arbitraires, quelle serait la répartition optimale de la production, de l’épargne et de la consommation sur quinze ans. Les chiffres y tombent avec une précision chirurgicale : 14,285710 % par-ci, 4,7619 % par-là. Dans un contexte antique et agricole, une telle exactitude relève moins de l’économie que de la poésie numérique.

Ce choix pourrait prêter à sourire s’il ne révélait pas un problème plus sérieux. La légèreté scientifique semble parfois compatible avec les hautes fonctions de conseil économique. L’Algérie nouvelle en a déjà fait l’expérience. Il n’y a pas si longtemps, un autre conseiller du même acabit entourait le président Abdelmadjid Tebboune. Cet homme a été tour à tour ministre du Commerce, conseiller économique du président, puis ministre du Commerce extérieur et de la Promotion des exportations : Kamel Rezig. Ses interventions publiques, souvent remarquées pour leur inventivité statistique, ont contribué à installer une relation singulière entre le pouvoir et les chiffres.

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer certaines déclarations présidentielles spectaculaires, notamment l’idée selon laquelle l’économie algérienne pourrait atteindre 400 milliards de dollars de PIB dans un avenir proche. L’optimisme économique est une qualité respectable. Mais lorsqu’il s’appuie sur des conseillers pour lesquels la frontière entre interprétation, hypothèse et démonstration scientifique devient particulièrement poreuse, il finit par relever davantage de la propagande que du diagnostic.

Le problème ne réside pas tant dans l’anecdote académique — Rezig dirigeait d’ailleurs l’obscure revue qui publiait Kourtel — que dans la mécanique institutionnelle qu’elle met en lumière. Les États ont besoin de conseillers capables de dire au pouvoir ce qu’il ne souhaite pas toujours entendre : que les chiffres doivent être vérifiés, que les modèles doivent être solides et que l’économie n’obéit pas aux incantations. Lorsque ces garde-fous disparaissent, les statistiques deviennent narratives et les objectifs économiques prennent la forme de promesses.

L’Algérie dispose pourtant d’économistes sérieux, d’universités solides et d’une tradition d’analyse économique respectable. Encore faut-il que la compétence scientifique demeure un critère décisif lorsqu’il s’agit d’éclairer les décisions publiques. Faute de quoi, la politique économique se transforme en exercice de storytelling. Et dans ce domaine, les chiffres — comme les rêves du pharaon dans le récit coranique — seront toujours interprétés de manière burlesque.