Il existe sur la scène médiatique une espèce rare, quoique curieusement bien représentée : le journaliste courageux… par procuration. On le reconnaît facilement. Il ne prend aucun risque, ne révèle rien d’embarrassant, et ne contrarie jamais les puissants — mais il possède un talent remarquable pour annoncer les malheurs des autres.
Son activité principale consiste à relayer des informations d’une précision troublante sur les déboires à venir de ses confrères. Untel serait sur le point d’être arrêté. Tel autre ferait bien de rester sur ses gardes. Et il serait prudent, bien sûr, que chacun efface ses messages, par simple hygiène numérique. On ne sait jamais. Les téléphones, paraît-il, ont parfois la fâcheuse habitude de parler.
Ces annonces sont délivrées avec la gravité d’un météorologue annonçant une tempête. Notre homme ne menace jamais, il prévient simplement. Il murmure avec ce mélange de prudence appliquée et de zèle discret qui distingue les informateurs les plus consciencieux. On pourrait presque croire qu’il rend service à la communauté journalistique en diffusant ces bulletins de météo judiciaire.
Le procédé a même une certaine élégance. Il ne s’agit pas de faire taire un journaliste — ce serait brutal, presque vulgaire. Il suffit de suggérer qu’il pourrait bientôt avoir des ennuis. La rumeur fait le reste. Les sources deviennent prudentes, les collègues distraits, les conversations soudain très courtes. En quelques jours, la personne visée devient une fréquentation à risque.
Le plus admirable, dans cette mécanique, est la position confortable de ses opérateurs. Ils ne signent aucun ordre, ne prononcent aucune menace. Ils se contentent d’être bien informés. D’une manière ou d’une autre, ils savent toujours un peu trop tôt ce qui pourrait arriver aux autres.
On pourrait croire qu’un tel rôle est embarrassant pour un journaliste. Après tout, le métier consiste théoriquement à éclairer le public, pas à tamiser l’obscurité autour de certains confrères. Mais il faut reconnaître à ces professionnels une cohérence remarquable : ils ont parfaitement compris que l’accès aux « bonnes informations » dépend parfois d’une vertu cardinale — la docilité.
Leur plume devient alors d’une souplesse admirable. Elle caresse les puissants avec l’élégance d’un chat domestique. Elle s’indigne avec énergie contre les ennemis officiellement désignés. Et, lorsque vient le moment opportun, elle se transforme en porte-voix discret de la rumeur utile.
Ce n’est pas un travail facile. Il exige une grande discipline morale : il faut savoir regarder un collègue isolé sans jamais se demander comment il en est arrivé là. Il faut surtout éviter un exercice dangereux — se regarder dans un miroir.
Car les journalistes indépendants ont cette propriété irritante : ils rappellent que le métier peut encore exister autrement. Non pas comme un service d’accompagnement du pouvoir, mais comme une activité vaguement liée à la vérité.
C’est sans doute pour cela qu’ils agacent autant.