Dans la vie politique algérienne, les rumeurs ont parfois une fonction utile : elles disent ce que personne ne souhaite encore assumer publiquement. Celle qui évoque une possible libération d’Ahmed Ouyahia — ancien Premier ministre devenu pensionnaire du système carcéral post-Hirak — circule depuis quelque temps sans qu’aucune confirmation ne soit venue l’étayer.
Officiellement, rien n’a été annoncé. Pourtant, le débat s’installe. Blogueurs, universitaires et quelques figures morales de la place publique explorent une idée devenue respectable, celle de la clémence.
Le raisonnement se décline en plusieurs registres.
Le premier est humanitaire. Les anciens dignitaires du système Bouteflika — Ahmed Ouyahia, Abdelmalek Sellal et quelques autres — ont désormais l’âge où l’on parle davantage de pathologies chroniques que de réseaux d’influence. À plus de soixante-dix ans, expliquent les nouveaux avocats de la miséricorde, un ancien Premier ministre n’est plus un danger public mais un dossier médical. L’argument est commode, puisque la biologie, contrairement à la politique, ne suscite guère de controverse.
Le deuxième registre est historique. Les partisans de la clémence rappellent avec une certaine nostalgie que l’Algérie officielle a parfois su se montrer magnanime. Houari Boumediene, par exemple, refusa d’appliquer la peine capitale aux auteurs de la tentative d’assassinat dont il fut la cible en 1968. Quelques années plus tard, ces mêmes conspirateurs écrivaient leurs mémoires. L’idée sous-jacente est qu’un État sûr de lui ne se définit pas par la sévérité de ses châtiments, mais par sa capacité à laisser le temps faire son œuvre.
Le troisième registre est stratégique. Depuis la fin de la décennie noire, la doctrine officielle de l’État algérien repose sur un concept central : la réconciliation. Les lois de concorde civile puis la charte pour la paix ont permis de refermer, au moins institutionnellement, une guerre civile dont les cicatrices restent visibles. Depuis quelque temps, le président Tebboune invoque lui aussi « le retour à l’unité », un mot d’ordre dont le contenu reste encore à définir. Dès lors, la question se pose : pourquoi la clémence serait-elle réservée aux insurgés armés des années 1990 mais refusée aux dignitaires d’un système politique déchu ?
Mais derrière ces arguments soigneusement empaquetés se cache une logique plus pragmatique. Les condamnations spectaculaires prononcées après le Hirak de 2019 ont rempli une fonction politique précise : démontrer que l’ère Bouteflika était révolue. Six ans plus tard, la démonstration est acquise. Les anciens piliers du régime ne disposent plus ni de réseaux, ni de fortunes visibles, ni de pouvoir institutionnel. Leur maintien en prison relève désormais davantage du symbole que de la nécessité.
C’est ici qu’intervient le calcul politique. La clémence sied aux pouvoirs sûrs d’eux. Les pouvoirs inquiets, eux, misent sur l’exemplarité. Dans ce contexte, la multiplication d’articles, lives et posts Facebook plaidant pour la « philosophie du pardon » est loin d’être un élan moral spontané mais une forme de ballon d’essai collectif. Il s’agit de tester la réaction de l’opinion publique avant de prendre une décision qui, comme souvent en Algérie, sera présentée le moment venu comme un geste souverain de sagesse.
Le problème est que la question dépasse largement le sort de quelques anciens ministres vieillissants. Elle est plus délicate : la clémence viserait-elle seulement les anciens dignitaires du régime ou aussi les citoyens punis pour leurs opinions sur les réseaux sociaux ?
Dans un pays où la politique avance rarement de front mais souvent par détours, la rumeur sur Ahmed Ouyahia ou encore celle sur Djamel Ould Abbes pourraient bien n’être qu’un prétexte. Le sujet n’est pas la santé d’un ancien Premier ministre. Il est la manière dont un régime gère la mémoire de ses excès.
Après tout, dans de nombreux systèmes politiques, la prison est un instrument de transition. On y enferme les hommes du passé afin de rassurer le présent. Puis, lorsque le présent se sent plus solide, on redécouvre soudain les vertus du pardon.