D’abord, au plan de la méthode : la première prudence est de ne pas considérer la position d’un pays dans ce classement comme immédiatement indicative de l’état de la liberté de la presse qui y prévaut. Ce rang reflète en fait la situation de la presse dans ce pays en comparaison de ce qu’elle est dans les 179 autres nations prises en compte dans l’année considérée. Car, entre deux classements, c’est-à-dire entre deux années, la situation globale de la presse dans le monde évolue. Elle varie dans un sens positif ou négatif et dans des proportions différentes selon les pays.
Ainsi, pour deux années distinctes, le même rang d’un pays n’exprime pas les mêmes conditions de liberté de la presse dans ce pays. Les deux éléments, la position dans le classement et la situation réelle de la presse, peuvent même évoluer dans des sens opposés. Autrement dit, un meilleur rang du pays ne signifie pas forcément un progrès dans les conditions d’exercice du journalisme, et un recul dans le classement n’exprime pas toujours une détérioration de ces conditions.
De plus, dans ce chassé-croisé permanent, les différents pays se rattrapent et se dépassent tout le temps, en avançant ou en régressant, les uns plus lentement ou plus rapidement que les autres. Cet aspect évolutif, concernant donc les pays individuellement dans un monde lui-même changeant, fait que le classement général ne prend tout son sens que si l’on considère l’état général de la liberté de la presse dans le monde. Un peu comme dans une classe d’élèves : le classement n’a de sens que si l’on connaît le niveau global de la classe.
Pour encore affiner sa perception de l’état des lieux, il est nécessaire de tenir compte du système de critères qui fonde le classement RSF. On peut lui reprocher ce qu’il a d’arbitraire et de réducteur, deux limites communes à tout choix de critères, d’une part, et à leur nombre fini, d’autre part. Mais cette difficulté ne remet pas en cause l’utilité informative du résultat : un tableau récapitulatif et significatif de la réalité de la liberté de la presse dans le monde, dans les différentes régions et dans les États qui le composent.
Les cinq critères adoptés par RSF, à savoir le contexte politique, le cadre légal, le contexte économique, le contexte socioculturel et la sécurité, évoluent dans le temps et dans l’espace vers des états plus avantageux ou plus ou moins nocifs pour la liberté de la presse. Ce faisant, ils affectent, de façon combinée, la situation de la profession dans le monde et dans chaque pays.
À ce sujet, le rapport RSF de 2024 nous apprend, et c’est un fait essentiel, que, dans la situation actuelle, « le contexte politique » constitue le premier déterminant de l’état de la liberté de la presse dans le monde. On peut même ajouter qu’il est surdéterminant, puisqu’il influe sur la qualité du « cadre légal », sur la réalité du « contexte économique », sur la dynamique « socioculturelle » et sur la situation « sécuritaire », autant d’éléments qui, à leur tour, agissent sur l’aptitude des acteurs de l’information à remplir convenablement leur fonction.
L’état du monde en matière de liberté de presse
Cependant, si l’on considère le monde dans sa globalité, la liberté d’informer et de s’informer est loin de constituer l’attribut le mieux partagé de l’humanité.
Quand on regarde un planisphère où les différents pays sont coloriés en fonction du niveau de liberté de la presse qui y règne, on est surpris par le peu d’humains vivant sous l’éclairage d’une information entièrement libre, catégorie « bonne situation » : huit pays, sur 180, confinés aux confins nord et ouest de l’Union européenne et regroupant à peine plus de 60 millions d’habitants, soit moins de 1 % de l’humanité !
La catégorie suivante, « situation plutôt bonne », du 9e au 45e rang, compte moins de 450 millions de citoyens, soit un peu plus de 5 % des Terriens. Ce groupe de pays, jouissant d’une liberté de la presse légèrement altérée, est inégalement réparti sur les cinq continents. Sur les 37 pays qu’il compte, l’Amérique est représentée par six nations : Canada, 14e ; Jamaïque, 24e ; Trinité-et-Tobago, 25e ; Costa Rica, 26e ; Suriname, 28e ; République dominicaine, 35e. L’Afrique en abrite cinq : Mauritanie, 33e ; Namibie, 34e ; Seychelles, 37e ; Afrique du Sud, 38e ; Cap-Vert, 41e. En Océanie, on en dénombre cinq aussi : Nouvelle-Zélande, 19e ; Samoa, 22e ; Australie, 39e ; Fidji, 44e ; Tonga, 45e. Le continent asiatique y figure avec trois « petits » pays : Timor oriental, 20e ; Taïwan, 27e ; et Arménie, 43e. Les 18 pays restants se situent dans l’Union européenne.
Mais sept pays de l’Union, dont le plus inattendu est l’Italie, se retrouvent quand même dans la catégorie suivante, celle des pays en « situation problématique ».
Si la règle est que la liberté de la presse prospère en contexte démocratique, elle n’y est pas toujours à l’abri d’atteintes. Du fait de pressions politiques sur la presse, l’Irlande est passée de la deuxième place en 2023 à la 8e en 2024, restant tout de même en « bonne situation ». L’Italie, où des proches du gouvernement d’extrême droite tentent d’acquérir des médias encore indépendants, a chuté de la 41e à la 46e place, quittant la catégorie des pays en « situation plutôt bonne » pour entrer dans celle des pays en « situation problématique ». On peut aussi s’interroger sur le cas des États-Unis, patrie du journalisme d’investigation, qui a reculé jusqu’à « atteindre » le 55e rang en 2024.
À l’autre extrémité du classement, « la région Maghreb – Moyen-Orient est celle où la situation est la plus grave dans le Classement de la liberté de la presse 2024 », note le rapport. Les pays du Moyen-Orient, Syrie, 179e, deux rangs derrière la Corée du Nord ; Iran, 176e, juste devant la même Corée du Nord ; Irak, 169e ; Arabie saoudite, 166e ; Émirats arabes unis, 160e ; Yémen, 154e, sont à la traîne des libertés de presse et d’expression. Le Maghreb n’est pas en reste et présente une homogène « situation difficile ». L’Algérie, 139e, y occupe une place pas plus enviable que celle de ses voisins immédiats, la Tunisie, 118e, et le Maroc, 129e.
De façon plus générale, le monde musulman constitue un espace particulièrement inhospitalier pour la liberté de la presse et la liberté d’expression. Même la Corée du Nord, dernière du classement 2023, a réussi à passer devant deux pays musulmans d’Asie, l’Afghanistan, 178e, et la Syrie, 179e, tandis que l’Érythrée, 180e, dictature absolue, l’a surpassée et a permis à l’Afrique de s’approprier la place de lanterne rouge ! Sur la carte de la liberté de la presse dans le monde, de l’Afrique du Nord à l’Asie du Sud-Est en passant par le Moyen-Orient et l’Asie centrale, la chape de plomb fait décidément consensus dans le monde musulman.
Ici, il faut juste prendre note de l’exception mauritanienne, unique pays à majorité musulmane pointant dans le groupe des pays en « situation plutôt bonne », à la 33e position, et premier pays africain, classé devant des démocraties historiques comme les États-Unis ou l’Italie.
Au Moyen-Orient toujours, les cas de la Palestine et d’Israël illustrent un biais de la méthode de notation des pays utilisée par les ONG de défense de la presse, ici celle de RSF, et que les rédacteurs du rapport RSF ne s’obligent pas à redresser. Cela donne cette situation où un pays occupé, morcelé, assailli, comme la Palestine, 156e, se retrouve bien plus mal classé que la puissance, Israël, 101e, qui l’occupe, l’émiette, le bombarde et l’assaille et qui, ce faisant, tue une centaine de journalistes en quelques mois, dont 22 dans l’exercice de leur tâche.
Ce travers vient de ce que l’auteur du rapport prend en considération l’état du contexte seul, sans chercher à identifier les forces qui sont à l’origine de la détérioration ou de l’amélioration des conditions d’exercice du journalisme. Ce qui peut renvoyer à une responsabilité tierce que celle du pouvoir local : puissance occupante, comme dans notre cas ; mouvement insurrectionnel ou terroriste, dans d’autres ; ou crime organisé, comme au Mexique, 121e.
Comme le fait remarquer Le Monde du 14 décembre 2023, « les deux autres organisations (FIJ et CPJ) font le même constat : concernant la guerre Israël-Hamas, il s’agit du conflit le plus meurtrier pour les journalistes que n’importe quel autre conflit depuis qu’elles ont commencé à enregistrer les journalistes tués dans l’exercice de leurs fonctions… ». Cela dit, avant la guerre, les journalistes palestiniens enduraient la répression de l’Autorité palestinienne et du Hamas. Ce sont deux entités de coercition, même si leurs méthodes ne sont pas comparables : arrestations, fermetures de sites, loi liberticide de 2017 au prétexte de lutte contre la cybercriminalité pour la première ; surveillance policière et représailles pour la seconde.
La condition de la presse au Moyen-Orient contribue à noircir le noir tableau de l’Asie. Ce continent, le plus vaste et le plus peuplé, plus de la moitié de la population mondiale, endure la situation la plus épouvantable. La Chine, 172e, compte le plus grand nombre de journalistes emprisonnés au monde : 121. Elle est suivie de la Birmanie, 171e rang, avec 69 détenus, puis de l’Iran, 176e, avec 58 prisonniers, et de la Turquie, 158e, avec 43 journalistes incarcérés. Les dictatures d’Asie centrale, comme l’Azerbaïdjan, 164e, l’Ouzbékistan, 178e, et le Turkménistan, 175e, sont aussi connues pour leur bâillonnement strict de l’expression citoyenne et leur contrôle total de l’information.
Mais on parle peu de l’état de la liberté d’information dans des pays du Sud-Est du continent, comme le Vietnam, 174e, le Bangladesh, 165e, le Laos, 151e, ou le Cambodge, 153e. Et encore moins de l’Inde, 159e, qui se pare du titre de « plus grande démocratie du monde », du fait de l’importance de la population concernée, mais dont les empires médiatiques sont concentrés aux mains de magnats proches du parti nationaliste au pouvoir. Sauf rares organes militants ou indépendants, le système de presse indien est globalement voué au soutien exclusif du régime Modi.
Sur les 36 pays, classés de la 145e à la 180e place, où la situation est « très grave », l’Asie en compte 27, ne laissant que quatre places à l’Amérique, Cuba, 168e, le Nicaragua, 163e, le Venezuela, 156e, et le Honduras, 146e ; cinq à l’Afrique, l’Érythrée, 180e et bonne dernière, l’Égypte, 170e, la Somalie, 161e, le Soudan, 149e, et Djibouti, 145e ; et aucune à l’Europe ni à l’Océanie.
Les élections ne font mécaniquement pas la liberté et la démocratie
Un enseignement important de ce dernier rapport RSF porte sur le fait que « la liberté de la presse est menacée par celles-là mêmes qui devraient en être les garants : les autorités politiques ». Une autre leçon consiste en ce constat : les élections peuvent être nocives pour la liberté de la presse. Les échéances électorales correspondent à des phases où les forces politiques augmentent la pression et la répression contre la presse ; ce sont aussi des périodes où elles pratiquent, à leur tour, ce dont elles accablent la presse professionnelle : la désinformation, souvent avec la contribution du journalisme de complaisance.
L’année 2023 a été abondante en rendez-vous électoraux. Et 2024 le sera encore plus. Cela n’a pas empêché la liberté de la presse de connaître sa pire année depuis 2015, selon le CPJ.
L’Afrique, justement, illustre bien cette vérité : la liberté de la presse peut être aussi bien la cible de pouvoirs instaurés par des coups de force, comme au Niger, 80e, au Burkina Faso, 86e, et au Mali, 114e, que celle de pouvoirs arrivés, régulièrement ou irrégulièrement, par les urnes, comme au Nigeria, 112e, et en République démocratique du Congo, 123e.
En même temps qu’elle est suspendue à la nature du pouvoir et au contexte sécuritaire local, la liberté de la presse est directement affectée par l’état des rapports de force internationaux. La démocratie et les libertés fondent plus que jamais le fossé qui sépare les peuples libres de s’informer de ceux qui, à des degrés divers, sont soumis à la censure, à la sous-information, à la propagande et même à la désinformation.
L’ancien système bipolaire mettait en rapport deux blocs, l’un adepte du centralisme politique et économique, l’autre pratiquant un libéralisme parfois mâtiné de contre-pouvoirs, avec, dans leur sillage, une nuée de pays flottants, oscillant entre « troisième voie », alignement et non-alignement. Ce monde a laissé place à des économies entièrement intégrées au marché, pas toujours parfaites en effet, mais à des systèmes politiques divergents.
À l’Occident libéral, au sens large du terme, fait face un « Sud global », à moins que ce ne soit un Est global, marqué par une tendance au recentrage autoritaire des pouvoirs nationaux.
Liberté de presse et rapports de force interntionaux
Si la Chine assume encore son modèle de parti-État, le régime russe, 162e, un pays asiatique qui empiète sur l’Europe, s’applique à recourir à la censure et à la judiciarisation de la répression de la liberté d’expression, raccourci pratique pour le bâillonnement de la presse et qui, couplé à des élections contrôlées, permet de revendiquer, mais sans illusion, un statut de démocratie !
En Turquie, la démocratie fonctionne sous la contrainte répressive du régime Erdogan, reposant, doctrinalement, sur un populisme religieux et usant largement de l’emprisonnement de journalistes et d’intellectuels contestataires.
Ces deux régimes sont les têtes de file d’un mouvement liberticide qui traverse ce qu’est aujourd’hui ce « Sud global ». Les puissances leaders de ce bloc, bâti sur l’idée d’un devoir de résistance à un Occident hégémonique qui s’efforce de gêner le développement économique du Sud, et de l’Est, se font les apôtres d’une « démocratie de guerre » où il s’agit d’associer « électionnisme » maîtrisé et une fonction de presse qui a le choix entre la carotte et le… bâillon.
Dans le modèle général, la presse y est, par nature, accablée de toutes les forfaitures et de toutes les trahisons. Une législation martiale lui est d’avance apprêtée et le tribunal fonctionne aussi bien pour les représailles que pour l’exemple. Ainsi, les femmes et hommes d’information devront évoluer avec un couperet au-dessus de la tête. Un exemple de l’efficacité pédagogique de l’étalon russe est en train de se révéler en direct en Géorgie, où le Premier ministre a concocté une loi sur « l’influence étrangère » conforme à l’esprit de la loi sur « les agents de l’étranger » édictée par Poutine en 2012.
Mais Moscou n’irradie pas que dans son voisinage : son intervention en Afrique a fait table rase des petits acquis démocratiques ayant préalablement poussé au Mali, au Burkina… Valait-il la peine de chasser la France du Sahel pour organiser ces transitions à tiroirs ?
Dans ce vaste espace où la répression du journalisme tient de la stratégie de survie pour les dictatures, mono ou multipartites, la liberté de la presse est partout harcelée. La judiciarisation de la répression politique sert à opposer aux ONG de défense des journalistes et à l’opinion internationale l’argument de la forme démocratique ; en interne, elle est présentée comme une tâche de sécurité nationale.
Les médias n’ont pignon sur rue que lorsqu’ils se mettent au pas et la cyber-expression est traquée comme une dangereuse activité subversive. Certes, l’Occident n’a pas abandonné sa posture néocoloniale, conquérante et protectionniste à la fois. Mais, bien que son tempérament intrusif ait fait des émules parmi les grandes puissances et les moyennes puissances du Sud, et de l’Est, ses velléités dominatrices, réelles pour certaines et supposées pour d’autres, offrent un bon prétexte au verrouillage médiatique d’autodéfense des pays du Sud. Là où, dans ce Sud global, la règle démocratique s’est imposée, ce sont les élections qui, parfois, chargent de pouvoir les fossoyeurs de la liberté de la presse. On a pu observer ce phénomène au Brésil, 82e ; on le voit à l’œuvre en Argentine, 66e.
Trump a fait école. En fait, c’est l’Occident démocratique qui a commencé à reconsidérer la primauté du principe de liberté sur la préoccupation de puissance économique et de confort matériel. Si, en plus d’être altérée par l’argent, la liberté d’informer est politiquement remise en cause en Amérique, pourquoi ce pays et d’autres en Occident continueraient-ils, ou commenceraient-ils, à se soucier du sort de la liberté de la presse en dehors de leur périmètre de plus en plus sanctuarisé et fortifié ?
Du fait de la démocratisation numérique, le providentiel monopole des GAFAM se délite : les capacités de recueil de données et le pouvoir d’influence se sont exportés vers le Sud et l’Est. D’abord contestée en interne, en Europe, la domination atlantique sur les vrais mass médias que sont devenus les réseaux sociaux est aujourd’hui efficacement concurrencée par TikTok et consorts.
La guerre Est-Ouest de l’intelligence artificielle et de la communication électronique étouffe l’enjeu politique de la liberté d’expression et de la liberté de la presse. Elle détourne l’attention vers le support, vers son usage belliqueux, et omet la question du droit humain à l’information. C’est bien tombé pour les dictatures, qui n’en demandaient pas tant, elles qui excellent déjà dans la cybersurveillance et la cybercensure.
La liberté de la presse est devenue un paramètre essentiel et un instrument décisif de la dynamique géopolitique. Dans cet affrontement entre deux blocs, entre deux familles de systèmes politiques, le choix du Sud, le vrai Sud, le Sud dépendant, globalement dominé par des régimes autoritaires, s’est vite amarré aux modèles promouvant le verrouillage des canaux d’expression et d’information.
Parce que désormais ses prédateurs chassent en meute, les adeptes de la liberté de la presse ont du mal à la défendre dans l’isolement. Elle est partie intégrante de la dynamique géopolitique.