Le 3 mai 1991, une soixantaine de journalistes africains s’étaient réunis à Windhoek, en Namibie, à l’initiative de l’Unesco et des Nations unies, et avaient adopté une déclaration pour le développement d’une presse africaine indépendante et pluraliste.
Deux années plus tard, soit en 1993, l’Assemblée générale de l’ONU adopta cette date comme Journée mondiale de la liberté de la presse. Depuis, sur le continent africain, très peu d’avancées, mais énormément de reculs en matière de liberté de la presse.
Trente-deux ans après la déclaration de Windhoek, dans la plupart des pays d’Afrique, la liberté de la presse reste un vain mot. Dans de nombreux pays, les journalistes sont harcelés, certains emprisonnés et les médias indépendants censurés.
L’Algérie, dont la presse a payé un lourd tribut au terrorisme et de lourds frais à la censure gouvernementale dans les années 1990, n’échappe pas désormais à ce constat : deux journalistes, Ihsane El Kadi et Mustapha Bendjama, croupissent en prison. D’autres y ont séjourné entre fin 2019 et fin 2022, dans l’indifférence alarmante d’une corporation qui a renoncé au combat pour protéger les espaces de liberté arrachés auparavant de haute lutte.
Une corporation journalistique désorganisée et silencieuse
Aucune voix discordante n’est venue, ce mercredi 3 mai 2023, perturber les célébrations protocolaires de la Journée mondiale de la liberté de la presse. Hormis quelques voix solitaires, plus ou moins audibles, sur les réseaux sociaux, il n’y a pas eu de halte, comme il était de tradition dans les années passées, pour réclamer en chœur la libération des confrères emprisonnés, la cessation des harcèlements que d’autres subissent et la levée des sanctions politiques, traduites le plus souvent par des pressions économiques, sur les médias.
Le journaliste Ihsane El Kadi, qui purge une peine de trois années de prison ferme au pénitencier d’El Harrach, sera jugé en appel le 21 mai prochain, selon des avocats membres du collectif de sa défense. Il n’aura pas eu, en ce 3 mai, droit à la solidarité agissante de la corporation, plus que jamais désorganisée. Si désorganisée, d’ailleurs, qu’elle a assisté sans la moindre réaction aux emprisonnements d’autres journalistes auparavant. La corporation est comme anesthésiée. Elle ne se mêle même plus de ce qui la regarde.
Les textes de loi relatifs à l’information, à l’audiovisuel, à la presse écrite et électronique ont traversé tout le circuit institutionnel, réunion du gouvernement et Conseil des ministres, ainsi que le canal parlementaire, APN et Conseil de la nation, sans susciter de débat parmi la population des journalistes, pourtant concernée en premier chef par cet arsenal juridique qui détermine l’environnement dans lequel s’exercera son métier. Une attitude qui agrée les autorités qui, du coup, confectionnent en toute aise les lois qu’elles souhaitent et pour les besoins politiques qu’elles se définissent.
Les autorités assignent à la presse une mission d’accompagnement
Et l’on sait, pour avoir entendu les responsables institutionnels s’exprimer, quelle vision les autorités ont de la presse et de sa liberté. Présidant, mardi, à l’ouverture d’un atelier de formation aux métiers de la presse électronique, le ministre de la Communication a souligné ce qui est attendu de la presse électronique.
« L’État mise sur les sites électroniques algériens pour s’acquitter pleinement de leurs missions et contribuer aux côtés des autres médias nationaux à défendre nos constantes et institutions et à accompagner le processus de l’Algérie nouvelle, tout en faisant face aux allégations tendancieuses visant notre pays », a-t-il dit.
La mission est ainsi définie pour la presse : « Elle doit accompagner le processus de l’Algérie nouvelle ». Cette lettre de mission, car c’en est une, signifie qu’aucune critique dudit processus n’est tolérable, quand bien même il serait valablement sujet à critiques.
La même vision a été exprimée ce mercredi 3 mai 2023 par le directeur de l’École nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’information, Abdeslam Benzaoui, qui, intervenant lors de la journée sur l’information sécuritaire organisée par la police, a appelé « à maîtriser les nouvelles technologies de l’information et de la communication et à adapter le message médiatique aux exigences de la société algérienne et à ses spécificités ».
Le directeur de la Radio algérienne, Mohamed Baghali, qui s’est exprimé à la même occasion, ne dit pas autre chose : il a lui aussi appelé les médias nationaux à « accompagner les efforts des hautes autorités visant à unifier et créer un contenu médiatique à même de promouvoir le service public ».
On voit, à travers ces trois interventions — on peut en citer beaucoup d’autres —, que les autorités veulent assigner à la presse un rôle bien déterminé : celui de les accompagner dans leur projet politique. Autrement dit, une presse et des médias qui auront davantage à jouer le rôle de relais propagandistes que celui de vigiles pour la bonne gouvernance politique, sociale et économique.
Au fait, pour les autorités, le journalisme est tout sauf le métier décrit par le grand reporter Albert Londres (1884-1932), qui a dit : « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire tort, il est de porter la plume dans la plaie ».
RSF classe l’Algérie dans la case « difficile »
Dans les classements de Reporters sans frontières (RSF), l’Algérie continue à être mal logée. Le classement répartit les pays sur cinq catégories, en fonction des situations de la liberté de la presse en leur sein. L’Algérie est logée dans la catégorie « difficile », la troisième avant la catégorie « très grave » et derrière les catégories « problématique », « bonne » et « plutôt bonne ».
L’Algérie figure dans la même catégorie que 42 autres pays sur l’échantillon de 180 pays concernés par le classement de RSF. Ceci alors que 31 pays sont classés dans la catégorie « très grave » et 52 autres dans les deux catégories « bonne » et « plutôt bonne ».
Sur les 180 pays concernés par le classement RSF, l’Algérie pointe à la 136e position, derrière la Tunisie, 121e, et devant le Maroc, 144e. Par rapport au dernier classement établi par l’organisation, l’Algérie perd deux places. L’emprisonnement du journaliste Ihsane El Kadi y est pour quelque chose dans ce recul dans le classement.
Le cas Ihsane El Kadi sera d’ailleurs soulevé par RSF devant le chef de l’État, Abdelmadjid Tebboune.
Le représentant de l’organisation pour l’Afrique du Nord, Khaled Drareni, a informé, dans un tweet, qu’il devait remettre ce mercredi 3 mai 2023 « une lettre officielle de notre organisation au président de la République, dans laquelle nous appellerons à la levée des restrictions, à l’arrêt des atteintes et à la libération de Ihsane El Kadi ». Il a ajouté que « nous ferons de cette occasion un plaidoyer public et institutionnel dans lequel figure une série de demandes et de recommandations en ce qui concerne la situation de la presse en Algérie ».