Depuis son accession à la présidence, Donald Trump a adopté une série de mesures qui ont ravivé les tensions géopolitiques mondiales, notamment un protectionnisme commercial affirmé, des pressions accrues sur les alliés européens, la remise en cause des institutions multilatérales, l’imposition de sanctions économiques contre des États riches en ressources stratégiques comme le Venezuela et l’Iran, ainsi que des revendications territoriales sur des zones jugées cruciales pour la sécurité américaine. Ces orientations ont souvent été interprétées comme le produit d’un style politique idiosyncratique, voire irrationnel. Pourtant, une lecture en économie politique internationale permet d’en proposer une interprétation plus structurelle.
Cette lecture structurelle n’implique toutefois ni une négation du libre arbitre des acteurs, ni une déresponsabilisation des choix idéologiques portés par l’administration Trump, mais vise à replacer ces décisions dans un champ de contraintes et d’opportunités historiquement situé.
L’ordre mondial ne suit pas une trajectoire linéaire, mais une dynamique cyclique marquée par l’ascension, la consolidation, puis le déclin relatif des hégémonies successives. Ces cycles sont structurés par des transformations profondes des rapports économiques et géopolitiques, qui contraignent les stratégies étatiques.
Dans cette perspective, le trumpisme peut être appréhendé comme un moment particulier de la recomposition en cours de l’hégémonie américaine. Le déclin hégémonique doit être compris ici comme un déclin relatif de la capacité à structurer l’ordre international, et non comme un effondrement de la puissance américaine.
La cyclicité de l’ordre mondial : une grille d’analyse essentielle
Charles Kindleberger a montré que la stabilité de l’économie mondiale repose sur la capacité d’un État hégémonique à fournir des « biens publics mondiaux », tels que la stabilité financière, l’ouverture des marchés et la sécurité internationale[1]. L’hégémonie américaine de l’après-1945 s’est précisément construite sur cette fonction stabilisatrice, incarnée par le système de Bretton Woods, l’OTAN et les institutions multilatérales.
Cependant, lorsque la capacité matérielle et politique de l’hégémon à assumer ces coûts diminue, sous l’effet de la montée de concurrents, de la saturation des marchés et de tensions internes, l’ordre international entre dans une phase d’instabilité. Le déclin hégémonique n’implique pas un retrait passif, mais une reconfiguration des instruments de puissance, souvent marquée par un recours accru à la coercition.
Susan Strange permet d’approfondir cette analyse en insistant sur les pouvoirs structurels (sécurité, production, finance et savoir) qui façonnent l’économie mondiale[2]. Le déclin relatif de l’un de ces pouvoirs entraîne des ajustements dans les autres. Ainsi, l’affaiblissement du pouvoir économique et productif américain se traduit par une mobilisation renforcée du pouvoir financier (sanctions, dollar) et sécuritaire.
L’histoire du système international confirme cette dynamique cyclique, comme l’a montré Giovanni Arrighi, pour qui les cycles hégémoniques successifs — de Gênes aux Provinces-Unies, puis au Royaume-Uni et aux États-Unis — suivent un schéma récurrent fait d’une phase d’expansion matérielle, suivie d’une financiarisation croissante, puis d’un déclin relatif accompagné de conflits systémiques[3].
Les phases d’expansion hégémonique se caractérisent par l’ouverture des marchés, la promotion du libre-échange et la construction d’institutions multilatérales fondées sur le consentement. À l’inverse, les phases de déclin sont marquées par un retour du protectionnisme, la sécuritisation de l’économie, l’érosion du multilatéralisme et une montée des pratiques coercitives.
Robert Gilpin souligne que lorsque les coûts du maintien de l’ordre libéral excèdent ses bénéfices, l’hégémon tend à adopter des stratégies unilatérales et conflictuelles pour préserver ses intérêts fondamentaux[4].
Le déclin hégémonique et ses manifestations géopolitiques
Le déclin relatif d’une hégémonie est une phase critique où le leadership historique se fragilise face à la montée de nouvelles puissances, à l’érosion des institutions multilatérales et à la saturation économique globale. Pour les États-Unis, cela se traduit par un retrait progressif du multilatéralisme, une montée du protectionnisme commercial, la sécuritisation de l’économie et une réaffirmation du pouvoir coercitif. Sous Trump, les droits de douane ciblés notamment contre la Chine et l’Union européenne traduisent une volonté de défense économique couplée à une incapacité à maintenir l’ordre libéral par le consentement. Les pressions exercées sur les alliés européens pour accroître leurs contributions militaires ou modifier les accords commerciaux illustrent une logique de rapports de force directs, caractéristique d’une puissance en déclin.
Ces orientations ne résultent cependant pas d’une contrainte automatique du système international, mais procèdent également de choix politiques assumés, portés par une coalition idéologique privilégiant la confrontation bilatérale, la souveraineté économique et l’usage stratégique de la contrainte.
Les cas du Venezuela et de l’Iran, États riches en ressources stratégiques, illustrent la dimension impériale de cette phase. Les sanctions économiques, les menaces militaires et les pressions diplomatiques s’inscrivent dans une stratégie visant à garantir l’accès aux ressources et à limiter l’influence de rivaux. Ce recours à la contrainte plutôt qu’au consentement correspond à ce que les théories néoréalistes décrivent comme une transformation de la puissance en impérialisme coercitif.
L’intérêt stratégique pour des territoires tels que le Groenland ou certaines régions d’Europe témoigne aussi d’une sécurisation renforcée des positions géopolitiques face à la concurrence. Ces actions ne sont pas des caprices ponctuels, mais l’expression d’une stratégie systémique visant à préserver les atouts stratégiques.
Le retour de l’impérialisme : le précédent britannique
Cette phase n’est pas sans précédent historique. Le déclin relatif de l’hégémonie britannique à la fin du XIXᵉ siècle offre un parallèle éclairant. Alors que le Royaume-Uni perd progressivement sa suprématie industrielle face à l’Allemagne et aux États-Unis, il entre paradoxalement dans une phase d’expansion impériale territoriale accélérée.
Entre 1870 et 1914, la Grande-Bretagne connaît ce que Hobsbawm qualifie d’« âge de l’impérialisme », marqué par l’extension rapide de son empire colonial en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient[5]. Cette expansion ne correspond pas à une phase de force maximale, mais à une stratégie défensive visant à sécuriser les routes commerciales, garantir l’accès aux matières premières et compenser la perte de compétitivité industrielle.
Rosa Luxemburg et Lénine avaient déjà souligné que l’impérialisme classique n’était pas le signe d’une vitalité hégémonique, mais une réponse aux contradictions du capitalisme avancé et à la saturation des marchés[6]. L’usage du concept d’impérialisme dans cette analyse vise ainsi à qualifier un registre de pratiques politiques, économiques et géostratégiques, mobilisé dans certaines configurations historiques, et non à désigner une logique automatique ou inéluctable du système international.
De manière comparable, l’impérialisme américain contemporain ne prend plus la forme d’une conquête territoriale directe, mais d’un impérialisme informel, fondé sur le contrôle des flux financiers, la domination monétaire, la sécurisation des ressources, et l’occupation stratégique de points géopolitiques clés (bases, routes maritimes, infrastructures).
L’intérêt pour le Groenland, la militarisation de certaines régions européennes ou la pression sur les États producteurs de ressources s’inscrivent dans cette logique de reterritorialisation de la puissance, où économie et sécurité sont indissociables.
Contraintes structurelles et choix politiques
Dans cette perspective, le trumpisme s’inscrit dans une séquence historique spécifique du déclin hégémonique américain, dont il constitue une manifestation particulièrement visible.
Le trumpisme ne saurait être compris ni comme une simple anomalie populiste, ni comme la conséquence mécanique d’un déclin hégémonique inéluctable. Il constitue plutôt l’une des formes politiques possibles qu’a prises, dans un contexte donné, la gestion du recul relatif de la puissance américaine. Les contraintes structurelles, telles que la montée en puissance de la Chine, la fragilisation du multilatéralisme, la persistance des rivalités géopolitiques et des régimes de sanctions, pèsent durablement sur la politique étrangère des États-Unis, sans pour autant en déterminer de manière univoque les orientations.
Les choix opérés sous l’administration Trump relèvent ainsi d’une lecture idéologiquement située de ces contraintes, privilégiant le protectionnisme, le bilatéralisme coercitif et la sécuritisation de l’économie. D’autres stratégies, fondées sur un renouvellement du multilatéralisme ou une gestion coopérative du déclin, demeuraient et demeurent possibles. C’est précisément dans cet espace de choix que se joue la responsabilité politique des dirigeants et des coalitions qui les soutiennent.
Dans ce cadre analytique, le recours au concept d’impérialisme vise à qualifier un ensemble de pratiques — telles que la coercition économique, la sécurisation des ressources ou la reterritorialisation de la puissance — observables dans certaines phases de transition hégémonique, et non à postuler une logique automatique du système international. Comme l’illustre le précédent britannique de la fin du XIXᵉ siècle, ces pratiques émergent moins d’une position de force que d’une tentative de compenser la perte de centralité au sein de l’ordre mondial.
L’analyse du trumpisme permet ainsi de mieux saisir les transformations contemporaines de l’ordre international, marqué par la fin relative du consensus libéral, la montée des rivalités stratégiques et la reconfiguration de la mondialisation. L’enjeu n’est pas seulement de constater le retour de pratiques impériales, mais de comprendre les conditions politiques, économiques et idéologiques dans lesquelles elles s’imposent et celles dans lesquelles elles pourraient être contenues ou dépassées.
[1] Kindleberger, C. (1973). The World in Depression 1929–1939. University of California Press.
[2] Strange, S. (1988). States and Markets. . Pinter Publishers.
[3] Arrighi, G. (1994). The Long Twentieth Century. Verso.
[4] Gilpin, R. (1981). War and Change in World Politics. Cambridge University.
[5] Hobsbawm. (1987). The Age of Empire: 1875–1914.
[6] Luxemburg, 1913 ; Lénine, 1916.