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Zeroual, Rahabi et la presse, tolérée mais jamais soumise


La disparition de Liamine Zeroual fait remonter à la surface une époque où la presse n’était ni un relais, ni un adversaire à abattre, mais une zone d’incertitude que le pouvoir devait apprendre à tolérer. Dans l’hommage qu’il lui rend, Abdelaziz Rahabi ne se contente pas de saluer un parcours. Il esquisse, presque malgré lui, la figure d’un président qui n’a jamais complètement domestiqué la parole publique, et qui, pour cette raison même, a laissé derrière lui une trace difficile à réduire.

Au milieu des années 1990, alors que l’Algérie s’enfonce dans la violence, la presse devient un terrain instable, traversé par la peur, la censure et l’éclatement. Zeroual ne la libère pas, il ne l’étouffe pas non plus. Il fait autre chose, plus rare. Il accepte qu’elle existe comme friction. Non pas comme un droit, mais comme une nécessité imparfaite et dérangeante.

Rahabi le décrit comme un homme qui ne redoute ni les éditoriaux hostiles ni les critiques répétées. Il va plus loin encore, en décrivant une presse perçue comme une « autorité contrepoids nécessaire à l’équilibre des pouvoirs ».

Dans l’Algérie des années 1990, cette formulation n’a rien d’anodin : elle inscrit la presse dans une fonction, non dans une concession. Ce n’est pas de la tolérance, c’est de la lucidité. Un pouvoir qui cherche à tout maîtriser finit par se couper de ce qui lui résiste. Zeroual a compris que la presse, même en difficulté, même imparfaite, introduit une part d’imprévisible dont un système fermé ne peut se passer sans se rigidifier. Cette tolérance tient autant à une vision qu’à une limite : dans un moment où le pouvoir ne se tient pas entièrement, tout contrôler n’est pas toujours possible.

Quelques décisions, discrètes mais significatives, jalonnent cette approche : remise en cause du monopole de l’ANEP sur la publicité institutionnelle, levée de l’interdiction frappant une trentaine de titres, ouverture partielle du champ audiovisuel, retour de la presse internationale. Rien de spectaculaire, rien qui puisse être brandi comme une réforme fondatrice. Ces inflexions ne constituent pas une libéralisation, mais un desserrement contrôlé dans un contexte marqué par le poids du sécuritaire.

Dans le même esprit, un projet de loi sur la publicité avait été esquissé pour encadrer un secteur structuré par l’opacité. Il restera bloqué au Conseil de la Nation sous son successeur — et demeure, à ce jour, sans suite.

Mais c’est ailleurs que se joue l’essentiel. Dans le refus de la mise en scène. Rahabi rappelle qu’il refusait que la presse se réduise à un instrument de flatterie : « informer et éclairer, non complaire aux dirigeants ». Ce refus n’est pas seulement stylistique. Il dessine une frontière entre pouvoir et propagande. Zeroual se tient à distance de sa propre image. Il ne cherche pas à saturer l’espace médiatique de sa présence. Il laisse subsister des zones où le pouvoir ne parle pas, ou parle moins. Dans un système politique habitué à la surenchère symbolique, ce retrait vaut presque comme un geste.

Cette relation à la presse dit quelque chose du pouvoir lui-même. Elle renvoie à une conception du pouvoir qui ne se confond pas entièrement avec sa représentation. Là où d’autres ont cherché à façonner le récit national à leur mesure, Zeroual avait accepté que ce récit lui échappe en partie. Non par renoncement, mais par calcul politique. Ce qui ne peut être totalement contrôlé peut encore être contenu, négocié ou traversé.

L’épisode de 2019 prolonge cette logique. En refusant de revenir comme figure de transition, il refuse aussi d’entrer dans un scénario déjà écrit. Il ne prête ni son nom ni son silence à une opération de prolongation. Ce retrait, une fois encore, n’a rien de spectaculaire. Il s’inscrit dans une cohérence. Ne pas occuper l’espace à tout prix. Ne pas ajouter du récit là où il y en a déjà trop.

L’hommage de Rahabi ne dessine pas une figure idéalisée. Il met en lumière une ligne de crête du pouvoir qui, sans se réformer pleinement, a su à certains moments ne pas se refermer entièrement. Dans cet interstice instable, la presse a trouvé de quoi subsister. Et parfois, simplement, de quoi respirer — ce qui, dans un système fermé, est déjà beaucoup.