Lors de mon premier voyage en Algérie en octobre 2025, j’ai déjeuné avec deux amis dans un petit restaurant d’Oran, la ville de mes ancêtres. J’y ai commandé des rougets, le poisson préféré de mon père. J’avais eu la chance de partager ce plat avec lui à une ou deux reprises, et dans ma mémoire, son prénom, Roger, et le nom de ce poisson étaient identiques. Est-ce que mes jeunes oreilles, qui ne comprenaient pas le français, avaient souligné cette proximité sonore, ou bien faisait-il exprès de dire « des ro(u)gers » afin que je ne puisse manquer sa fierté du fait que ces poissons qu’il mangeait en Algérie portaient son nom ?
Ma sœur ainée, à qui j’ai envoyé une photo de mon plat de rougets, m’a répondu (jalouse, car elle n’a jamais pu aller en Algérie) : « tu réalises le rêve de papa ». J’étais surprise : de quel rêve parlait-elle ?! Notre père m’avait clairement dit lors de l’unique interview que j’ai réalisée avec lui sur l’Algérie : « je ne retournerais à Oran pour rien au monde». Ce rêve, dont j’ignorais l’existence, a bouleversé l’idée que je me faisais de mon père, cette idée selon laquelle il avait laissé l’Algérie derrière lui.
Depuis sa mort en 2012, qui a initié chez moi ce mouvement de retour à l’Algérie, j’ai questionné l’absence d’un tel rêve. Je ne croyais pas dans les histoires stéréotypées de nos ancêtres qui décrivaient leur déracinement comme s’il s’agissait de leur propre désir d’être arrachés à leur terre, à leur culture et à leur monde. Non, je n’y croyais pas. J’ai beaucoup appris sur les ruses de la mémoire contre ces abus en échangeant avec elles et eux – là où j’avais cru celle-ci absente ou déficiente, des bribes jaillissaient, générées par des sensations et des rencontres inattendues. Je ne m’attendais cependant pas à trouver le souvenir d’un tel rêve exprimé de vive voix par mon père. Et voilà que ma visite en Algérie, si longtemps attendue, a éveillé chez ma sœur ce souvenir dormant ; souvenir qu’elle aurait sinon partagé plus tôt, sachant que j’ai passé ces dernières années à écrire ce livre en collectant chaque miette de souvenir encore disponible.
À ma question « alors, pourquoi n’est-il pas revenu ? », elle me répondit que notre mère s’y était opposé. Cette dernière craignait, me dit-elle, que l’armée [française en Algérie] ne l’enrôle de force pour faire la guerre. Cela m’a doublement réjouie, aussi bien en ce qui concerne mon père que ma mère. Ma sœur étant de huit ans mon aînée, j’imagine qu’à ma naissance, en 1962, mon père a dû enterrer ce rêve devenu pour lui dès lors, et à jamais, irréalisable. Je comprends encore mieux son silence aujourd’hui. À tous les silences et à toutes les douleurs que le colonialisme a infligés aux Algériens, s’ajoutait pour les Juifs une douleur et un silence supplémentaires du fait de leur déracinement et de son effacement instantané car on les tenait comme responsables, et même bénéficiaires, de leur sort. « Cette douleur présente, qui mobilise ainsi les muscles [du] visage » suffisait à l’Algérien, écrivait Fanon en décrivant le colonisé comme une personne qui évite qu’on lui impose « même par le souvenir [de la douleur], celle qui n’est déjà plus[1]». Si vous n’avez jamais rencontré cette douleur qui mobilise les muscles du visage, alors regardez Le port des amours,le documentaire sur Reinette l’Oranaise, lorsqu’à la 45ème minute, Jacqueline Gozland, la réalisatrice, lui demande ce qu’elle dirait à son public si elle retournait en Algérie. Plutôt qu’un silence, c’est un cri que vous rencontrerez.
Je ne sais pas de quoi le rêve de mon père était fait, mais je sais que mon retour en Algérie, que ces lettres ont préfiguré, ne sert pas à réaliser un rêve. Il s’agit plutôt d’une résistance à la violence coloniale qui nous force à croire que ce monde est derrière nous, et d’une tentative de rétablir les conditions sous lesquelles la vérité de la violence de cet arrachement contre des Juifs vivant parmi des musulmans puisse être nommée sans être aussitôt remplacée par un narratif colonial qui occulte le culturicide et l’épistémicide perpétrés par cette citoyenneté française qui leur a été imposée à un prix bien trop élevé et que leurs descendants continuent de payer jusqu’à aujourd’hui. S’il y a là une dimension de rêve, c’est plutôt que la reconnaissance collective de ces crimes puisse inspirer une justice anticoloniale qui renverserait les conséquences de cet arrachement. À travers ces lettres, j’ai cherché les voix, les mots et les souvenirs avec lesquels déstabiliser ces récits historiques nous concernant, récits qui nous ont aussi bien exilés de l’histoire de la colonisation que de celle de l’Algérie, et d’une manière encore plus définitive après l’exil physique de 1962.
Nombreuses sont les histoires écrites qui recyclent des idées reçues comme celle selon laquelle l’arrachement des Juifs était leur choix, oubliant ou niant la violence du projet colonial d’ingénierie des Juifs qui, jusqu’à aujourd’hui, vise à les forcer à oublier qui ils étaient. Plus nombreuses encore sont les histoires Euro-sionistes qui falsifient la détresse des Juifs à partir du moment où l’Occident se mua en soutien à la création d’un État sioniste contre les Palestiniens, les Arabes et les Musulmans, et mit en route le compte à rebours du départ forcé des Juifs par mille et un moyens, pays après pays. Je ne compte pas répéter la manière dont je questionne dans le livre la notion de choix sous la condition de colonisation – choix qui était peut-être le privilège d’une petite élite, qui fait oublier ce que Fanon décrit brièvement dans son court texte sur les Juifs, à savoir que même si une minorité de Juifs Algériens désirait devenir français, ou profitait des privilèges que cette citoyenneté octroyait, « il [restait] la masse imposante, arabisée à l’extrême, parlant mal le français[2]».

Mon point de départ pour une écriture anticoloniale, écriture que je conçois sous la forme d’une histoire potentielle, est que la liquidation d’un monde par une violence coloniale ne peut être acceptée ni comme le choix de ses victimes ni comme finale ou justifiée. L’histoire potentielle n’accepte pas ce qui est produit par la violence comme un fait accompli et se démarque de celle-ci pour renouer avec ce qui était, ou aurait pu être, ce qui restait souvent en forme des ruines si le colonialisme ne l’avait pas détruit. À la différence de la discipline académique qu’est l’Histoire et qui par son essence même traite « le passé » comme un temps révolu où ce qui a été avorté ou réprimé l’est pour toujours, l’histoire potentielle rejette le principe impérial d’irréversibilité de ce que la violence a façonné comme étant déjà abouti, tranché et inévitable, et cherche à retracer, ranimer, habiter et continuer des voix, des formes, et des traditions qui ont été écrasées, rompues et déclarées éteintes. L’histoire potentielle, telle que je l’ai développée dans le livre qui porte ce nom (livre qui n’existe pour le moment qu’en Anglais), renverse la direction de la violence impériale telle qu’elle s’exerce – de manière similaire au fonctionnement de l’obturateur d’un appareil photographique – sur trois axes : temps (avant / après), espace (dedans / dehors) et corps politique (inclus / exclus). Cette violence cherche à trancher une fois pour toutes celles et ceux qui appartiennent (ou pas) à tel (type de) corps politique ; à trancher le dedans du dehors d’un territoire ; et à établir le moment (nécessairement) décisif de telle histoire – quand elle commence et quand elle se termine. Renversant et récusant cette violence, l’histoire potentielle porte en elle une possibilité de justice envers celles et ceux qui ont été directement, indirectement et à travers des générations, affectés par cette violence.
Ce livre invite ses lecteurs et lectrices à reconnaître la perte collective que la destruction du monde Juif Musulman représente, ainsi que ses conséquences monumentales sur la Palestine. En effet, c’est après la deuxième guerre mondiale que l’Europe a décidé de sacrifier celle-ci pour s’absoudre de ses crimes contre les Juifs, tout en instrumentalisant ces derniers dans son entreprise de pénétration du Moyen-Orient pour chaque jour le détruire davantage.
Au lieu de tomber dans le piège tendu par la violence impériale et de croire dans sa réussite autoproclamée quant à la destruction de ce monde millénaire, ce livre est une invitation à reconnaitre les nombreuses ruines de ce monde qui nous entourent et peuvent encore être habitées, si elles ne le sont déjà, ou, mieux encore, nous aider à en finir avec le sionisme génocidaire venu d’Occident et soutenu par celui-ci. Ces ruines sont parfois nous-mêmes, parfois en nous, dans nos vêtements, nos bijoux, nos habitudes, nos chants et liturgies, dans nos plats et nos mémoires, dans nos muscles et sang ; en bref, des composantes d’un monde dont la résurrection est le cauchemar de l’Occident, car il anticipe la fin de ce qu’il représente comme pouvoir majeur à l’échelle mondiale.
Je n’aurais pas pu écrire ce livre si je ne m’étais pas affirmée comme Juive Algérienne, Juive Palestinienne et Juive Musulmane, formes ancestrales d’être avec les autres, appartenances que l’identité qui m’a été assignée à la naissance, « Israélienne, » a été conçue pour détruire et rendre impossible. C’est ce que l’histoire potentielle invite à exercer si l’on refuse d’accepter ce que la violence impériale occidentale a choisi pour nous comme seul chemin possible, seule identité possible, seule manière d’être au monde – contre les Palestiniens, les Arabes, les Musulmans. Celles et ceux qui insistent pour décrire le départ précipité des Juifs comme un choix ignorent aussi bien la violence coloniale, qui limitait drastiquement toute idée de choix, et le fait qu’à chaque moment, pendant les décennies qui ont suivi ce projet occidental de sacrifier la Palestine pour créer un État pour « les Juifs », beaucoup de personnes, des institutions, et d’États post-coloniaux, auraient pu, en effectuant d’autres choix afin d’arrêter ce départ (forcé) des Juifs, ou le renverser et contribuer en même temps à l’arrêt de la destruction de la Palestine et du génocide toujours en cours. L’histoire potentielle n’est ni un travail de deuil, ni d’accusation, mais un travail de réparation des violences perpétrées et des erreurs commises à travers la continuation des voix et des formes qui auraient pu altérer le cours de l’histoire. Contre la violence impériale qui impose ses conséquences comme seul cours possible de l’histoire, seul chemin viable, l’histoire potentielle s’inspire de la conception du Tikkun (réparation) de la prière Kol Nidrei, et cherche à révoquer les promesses et les vœux extraits de personnes colonisées contre elles-mêmes, et contre leurs sœurs et frères, les déclarer non valides, caduques, dissous, nuls et non avenus. Cette prière, qui m’a accompagnée durant l’écriture de ces lettres, m’a permis de résister au narratif selon lequel, quelques années après l’extermination massive des Juives et des Juifs par l’Europe, nos ancêtres auraient choisi de mettre fin au monde millénaire de leurs ancêtres ; que cela aurait été leur choix propre de se mettre dans la peau de représentants de ce monde pour déterminer que nous, leurs descendants, n’y appartiendraient pas, et cela à tout jamais. De tels vœux extraient de ces femmes et de ces hommes sont déclarés à travers ces lettres : non valides, caduques, dissous, nuls et non avenus.
Face au génocide à Gaza et à l’urgence d’abolir le sionisme, il ne suffit pas de rappeler une fois de plus l’existence d’un appel adressé aux Juifs Algériens en 1956 (en oubliant souvent, dans ce contexte, que son initiateur, Abane Ramdane, a été assassiné) les appelant à rester, ni celui écrit par les Juifs constantinois attestant de leur Algérianité pour rediriger la culpabilité vers un autre. L’histoire potentielle du monde Juif Musulman, où les musulmans refusent rétroactivement d’avoir été privés d’une vie partagée avec les Juifs, leur quotidien depuis les débuts de l’Islam, n’est pas une fiction mais, bien au contraire, une responsabilité historique qui n’a pas pu être assumée au moment critique où il est devenu clair que le départ des Juifs allait soutenir le sionisme tout en trahissant ce monde laissé derrière.
Une histoire potentielle du monde Juif Musulman et de la Palestine remet en question la finalité des nombreux choix qui ont facilité, accéléré et permis le transfert des Juifs du monde Juif Musulman vers le monde inventé par l’occident sous le nom de Judéo-Chrétienté, tout en revendiquant ces ruines comme habitables et réparables. Le génocide perpétré à Gaza est inhérent à l’Occident comme l’étaient les précédents. Afin que les Palestiniens ne soient plus trahis et pour que l’imaginaire de la décolonisation du monde ne continue à être perverti (l’entreprise d’exceptionnalisation du génocide contre les Juifs afin de mieux en maitriser son sens et de permettre à l’Occident de jouer le rôle de pourfendeur de l’antisémitisme), ce livre réinscrit les Juifs dans l’histoire de la colonisation du Maghreb et du Moyen-Orient afin que l’indispensabilité de leur décolonisation devienne évidente.

Depuis les débuts de la colonisation de l’Algérie, les formes particulières d’être juif – à savoir la perméabilité et les échanges avec la manière d’être musulman – et leurs autres formes d’être dans le monde, en tant qu’artisans, ont été attaquées. Contre les Histoires des Juifs qui les décrivent comme des groupes à part, attachés au « peuple juif » plus qu’à son environnement physique, matériel et spirituel, participant ainsi à notre déracinement, cette histoire potentielle réinscrit les Juifs dans leurs mondes à travers les occupations qu’ils y pratiquaient. Une histoire potentielle qui résiste aux ruptures de la transmission ne pouvait pas s’effectuer sans réveiller la mémoire musculaire des gestes qui ont permis à nos ancêtres de remplir leur rôle de gardiens d’un monde partagé.
En-dessous de ce qui est aujourd’hui la Place des Martyres à Alger, les Français ont enterré non pas nos rêves mais nos savoirs et savoir-faire, transmis de génération en génération pendant des milliers d’années par les mains que le capitalisme racial cherche jusqu’à nos jours à dévaloriser et criminaliser. J’ai mis en place, depuis quelques temps, une table autour de laquelle nous, membres de la diaspora du Nord de l’Afrique, nous nous réunissons pour des ateliers de narration et de fabrication de bijoux durant lesquels nous éveillons ensemble la mémoire musculaire de nos savoir-faire ancestraux, et nous exerçons nos droits à nos héritages, à nos mémoires et à nos histoires communes divisées par la violence coloniale. Ce sont des moments précieux où, contre la normalisation de la division de nos histoires, de notre absence de tous les livres sur l’Algérie écrits par des Musulmans ou des Français[3] – nous nous rappelons ensemble les composantes de nos identités.
Cet héritage, qui n’a pas été revendiqué lors de l’Indépendance, n’a pas vocation à devenir un héritage muséal. Un centre d’histoire potentielle du monde Juif Musulman basé en Algérie, un endroit où l’on pratique des métiers ancestraux avec leurs qualités protectrices, n’est pas un rêve mais une nécessité, une forme de justice, une vérité profonde, le renouvellement d’un vécu fracturé et un chemin de réparation contre le colonialisme sous sa forme technologique du moment, appelée l’IA.
Ceci est un appel adressé particulièrement à mes sœurs et frères Algériens.
Ariella Aïsha Azoulay, Marseille, Décembre 2025
[1] Franz Fanon, Le « syndrome nord-africain » Esprit, FÉVRIER 1952, 238.
[2] Franz Fanon, L’an V de la révolution Algérienne, La Découverte, 2011, p.144.
[3] Sauf quand ces derniers sont Juifs, ils écrivent alors sur « les Juifs » comme un groupe à part.