Li mqioud ma yqīd, dit la sagesse chaâbie : celui qui est tenu ne conduit pas. Il peut avoir de la voix, du talent, de l’allure, même quelques admirateurs dans la salle. Il peut chanter juste, sourire au bon moment, remercier les bonnes personnes et apprendre à ne pas dépasser la hauteur autorisée. Mais quand la mer se lève, quand il faut tenir le gouvernail au milieu des vents contraires, ses mains cherchent encore la permission de bouger.
Cannes aura servi à cela : rappeler, sous les lumières les plus chères du monde, que le cinéma n’est jamais seulement une affaire de films. C’est une affaire de pouvoir. On y parle d’art, naturellement. On y cite la liberté, avec le ton grave de ceux qui ont déjà vérifié que leur limousine les attend. Les marches, les robes et les ovations donnent au festival son théâtre. Ce sont pourtant les guichets, les plateformes et les algorithmes qui en règlent la circulation réelle. Être là ne veut pas dire exister.
Le cinéma mondial n’est pas une république d’auteurs fraternellement assis autour d’une table. C’est une bataille de positions. Même en France, pays qui a su faire de sa politique culturelle une religion laïque, les professionnels découvrent que la liberté dépend aussi de ceux qui tiennent les préachats, les réseaux de salles, les chaînes et les carnets d’adresses. L’affaire Bolloré l’a rappelé sans poésie excessive : une opinion peut devenir une faute professionnelle dès qu’elle menace un guichet. Les courageux s’indigent. Et les plus avisés demandent d’abord qui finance le prochain film.
Cette leçon devrait nous parler. Nous aimons les mots vastes, les discours sur le rayonnement, la mémoire et la souveraineté culturelle. Nous aimons surtout prononcer ces mots comme s’ils suffisaient à faire apparaître une industrie. Or le rayonnement ne sort pas d’un communiqué. Dans le concert des nations, personne ne garde une chaise vide par amitié révolutionnaire. Les absents sont remplacés, les récits non défendus sont repris par d’autres, et les talents non accompagnés deviennent la matière première des marques et des industries mieux organisées.
C’est ce que dit, brutalement, l’épisode Imane Khelif. Une championne algérienne entre dans la lumière mondiale et c’est Chanel qui lui coud son roman. Il ne faut pas reprocher à Chanel de faire du Chanel. Une maison de luxe ne va pas soudain se transformer en cinémathèque d’Alger ou en centre d’études sur le sport populaire. Le problème est ailleurs. Pourquoi arrivons-nous si souvent après nos propres talents ? Pourquoi faut-il qu’une marque, une plateforme, une agence étrangère ou un festival donne une forme mondiale à ce que nous n’avons pas su raconter nous-mêmes ?
La question vaut aussi pour le cinéma. À Cannes, l’Algérie n’était pas absente. Elle circulait. Dans les couloirs, les courts-métrages, les génériques, les doubles appartenances, les jeunes comédiens qui découvraient le monde, les agents qui plaçaient des acteurs, les réalisateurs qui avançaient sans attendre que le ciel administratif se dégage. Cette présence n’est pas négligeable. Mais une présence dispersée, si elle rassure les consciences, ne fait pas une stratégie.
Le cas de À quoi rêvent les Maknines concentre presque tout. Le film révèle surtout ce qu’un cinéma doit atténuer ou rendre méconnaissable pour pouvoir se tourner chez lui. Le maknine chante, oui. Mais il sait jusqu’où pousser la note sans attirer la main du gardien. On admire sa voix à condition qu’elle ne trouble pas l’ordre de la maison. Un maknine domestiqué peut gagner un concours clandestin. Il ne reste en cage.
Voilà pourquoi les cinéastes algériens doivent cesser d’attendre la grande permission. La liberté n’est pas un sourire de directeur central ou un visa délivré après trois relances. Ce n’est pas non plus cette posture si confortable qui consiste à maudire l’État le matin, à solliciter son aide l’après-midi et à dénoncer la censure le soir depuis un cocktail européen. La liberté est un rapport de force dynamique. Elle suppose des professionnels organisés, solidaires, capables de produire de la valeur et de rendre coûteuse toute tentative d’étouffement.
La règle vaut pour les cinéastes, les médias, les éditeurs, les artistes, les producteurs, les entrepreneurs culturels et les acteurs politiques. Une société ne devient pas libre parce que le pouvoir se réveille un matin avec une migraine démocratique. Elle le devient lorsque des forces organisées imposent au pouvoir un compromis fécond. Non pas la soumission maquillée en patriotisme ou l’opposition de parade. Un vrai compromis, conflictuel et productif, où le rayonnement suppose le droit de filmer, et l’image d’un pays moderne la possibilité de raconter le pays réel.
Il ne s’agit pas d’écarter l’État comme s’il n’existait pas. Dans un pays comme l’Algérie, l’État reste trop présent pour être ignoré et trop faible stratégiquement pour être laissé seul aux commandes. Il faut donc l’obliger à devenir utile. À accompagner sans transformer chaque création en exercice de loyauté. Un pays qui veut un cinéma vivant doit accepter que ce cinéma dérange un peu.
Les cinéastes, eux, ne peuvent pas se contenter de demander. Ils doivent bâtir ce qui manque encore trop souvent : des sociétés de production capables de tenir dans la durée, des circuits de distribution, des lieux de formation, des agences d’acteurs, des archives vivantes, des festivals crédibles et des alliances internationales. Une industrie ne se bâtit pas davantage avec des cadreurs et des monteurs qui confondent production et caisse ouverte.
Les cinéastes doivent aussi accepter d’être discutés. Un cinéma qui ne supporte pas la critique reste une réunion familiale où chacun félicite le cousin pour son premier court-métrage, même quand la caméra tremble plus que le scénario. Critiquer n’est pas trahir. C’est prendre au sérieux. C’est refuser de traiter le cinéma algérien comme une cause humanitaire à laquelle il faudrait attribuer cinq étoiles par solidarité nationale. Si nous voulons une industrie, il faut des films, des producteurs, des techniciens, des acteurs, mais aussi des regards capables de dire : ceci tient, ceci ment, ceci ouvre une voie, ceci se contente de faire joli pour plaire aux guichets.
Cannes 79 aura donc été un avertissement. Le monde ne nous attend pas. À nous de décider si l’Algérie veut rester une origine disponible, un décor traversé par d’autres, une douleur d’auteur, une carte postale de misère ou un pays capable de produire ses propres images, ses propres contradictions, ses propres héros et ses propres désaccords.
Li mqioud ma yqīd. Le cinéma algérien n’a pas seulement besoin de moyens. Il a besoin d’acteurs décidés à prendre leur destin en main, à négocier dur, à se battre, à imposer au pouvoir un compromis qui donne au pays des films au lieu de lui offrir des cages dorées. Il ne s’agit plus de chanter plus fort pour plaire au maître de la maison, mais enfin d’ouvrir la cage, de saisir le gouvernail et de tenir la route quand les vents deviennent contraires.