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La diplomatie de l’esquive face à la guerre utile


Elle a donc commencé.

Après des semaines de débats techniques, de spéculations calibrées et de fuites savamment orchestrées, Israël a frappé. Les États-Unis ont suivi. L’Iran a riposté. Des frappes ont visé plusieurs cibles au Levant et dans le Golfe. Les bases américaines disséminées autour du Golfe ont été touchées. Israël a encaissé. La région retient son souffle — et les marchés aussi.

Il est rare qu’une guerre éclate avec une telle prévisibilité. Depuis des mois, le scénario était disséqué, entre frappes ciblées, neutralisation d’installations et démonstration de force. L’hypothèse d’une riposte iranienne était traitée comme une variable statistique. Elle est devenue un fait. Plus révélatrice encore fut l’aisance avec laquelle l’attaque initiale a été normalisée dans le débat occidental. La question de la légalité d’une frappe préventive sans mandat international clair a été reléguée derrière celle de son efficacité. La guerre n’était plus un tabou, mais une option stratégique parmi d’autres.

Cette prévisibilité n’a pourtant pas permis à Tebboune et à son gouvernement d’affiner la réaction de la diplomatie algérienne, entrée en scène en deux actes.

Le premier communiqué, publié dans la foulée des frappes américaines et israéliennes, se voulait prudent, presque académique. Il évoquait une « inquiétude profonde », appelait à la « retenue » et mettait en garde contre une « escalade régionale ». Mais il évitait soigneusement de qualifier l’événement déclencheur. Aucune condamnation explicite de l’attaque initiale. Aucun rappel clair du principe d’interdiction du recours à la force. En parlant d’« escalade » sans nommer l’agression première, la diplomatie algérienne plaçait l’initiative et la riposte sur un même plan sémantique.

Or les mots, en diplomatie, hiérarchisent les responsabilités. Refuser de désigner l’acte initial revient à installer une symétrie artificielle entre celui qui frappe et celui qui répond.

Vingt-quatre heures plus tard, un second communiqué est venu corriger le tir. Cette fois, l’on invoque la « solidarité avec les pays arabes » et l’on dénonce les « atteintes à la souveraineté ». La formule se voulait plus ferme. Mais là encore, l’ambiguïté dominait. Car l’argument de la souveraineté était mobilisé alors que les frappes iraniennes visaient des bases américaines installées sur des territoires hôtes, en réponse aux attaques initiales.

Sur le plan juridique, une base étrangère ne constitue pas un territoire cédé. Elle demeure sous la souveraineté de l’État qui l’accueille. La frapper peut donc constituer une violation de cette souveraineté. En isolant cet aspect et en passant sous silence la chronologie, on déplace utilement le débat, si bien que l’acte initial s’évapore et que ne subsistent plus que les effets qu’il a déclenchés.

Cette oscillation révèle un malaise stratégique. Depuis l’indépendance, l’Algérie revendique un non-alignement actif et une tradition de médiation. Les Accords d’Alger de 1981 entre Washington et Téhéran restent le symbole de cette ambition. Mais le non-alignement n’a jamais signifié l’indifférence face au recours unilatéral à la force. À force de vouloir demeurer au centre, on risque d’apparaître équidistant entre le droit et sa transgression.

Dans cette « guerre utile » — utile pour restaurer une dissuasion, tester une alliance ou affirmer un leadership — la première puissance mondiale a pris le risque d’une confrontation dont nul ne maîtrise l’issue. Les marchés énergétiques frémissent. Les partenaires européens s’inquiètent. Les monarchies du Golfe redoutent d’être entraînées malgré elles dans un conflit qu’elles cherchaient à contenir. L’argument nucléaire, brandi pour justifier l’attaque, oscille entre prévention stratégique et pari dangereux, car une frappe peut retarder un programme tout en convainquant que seule une dissuasion complète constitue une véritable garantie de survie.

Face à cette recomposition brutale, l’Algérie semble avoir choisi la prudence sémantique plutôt que la clarté politique : ménager Washington, rassurer l’opinion arabe, défendre la souveraineté sans en nommer le premier violateur.

Mais la crédibilité d’une position repose sur la capacité à nommer les responsabilités. En privilégiant l’abstraction de l’« escalade » et la généralité de la « retenue », la diplomatie algérienne a évité de dénoncer explicitement l’agression initiale. Le second communiqué, plus ferme en apparence, n’a pas corrigé cette omission. Il a simplement déplacé l’accent vers la riposte et ses implications juridiques.

Dans la foulée du second communiqué, la communication officielle a d’ailleurs pris le relais pour souligner que le président Tebboune avait téléphoné à ses homologues arabes touchés par la riposte iranienne. Ce cadrage, largement mis en avant par les relais médiatiques de la présidence, visait à inscrire l’Algérie dans une posture de solidarité régionale active. Mais là encore, le geste diplomatique, aussi réel soit-il, ne répond pas à la question centrale, celle de l’absence de condamnation explicite de l’agression initiale.

En optant pour une équidistance lexicale face à une attaque préventive assumée, l’Algérie a choisi la diplomatie de l’esquive. La question est désormais celle de la crédibilité : une position qui évite de qualifier l’acte initial peut préserver des marges diplomatiques à court terme, mais affaiblir la cohérence normative à long terme.