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Massacres coloniaux et revanches négationnistes

À travers l’enquête de Safia Kessas et Fabrice Riceputi sur un massacre oublié en Kabylie, ce texte démonte la mécanique des euphémismes qui blanchissent la violence coloniale. Nommer les crimes, ici, n’est pas haïr la France : c’est rendre leur dignité aux morts et aux survivants.


Couverture du livre Un massacre en Kabylie de Safia Kessas et Fabrice Riceputi, consacré à un massacre colonial français en Kabylie en 1956.

Depuis la Libération de Paris, en août 1944, on ne compte plus le nombre de romans, de pièces de théâtre, d’essais, d’études historiques, de films, de documentaires et d’autres œuvres consacrés à ces quatre années de domination nazie.

Fort heureusement, l’expression de « haine antiallemande » ou le mot-écran de « repentance », sauf dans certaines mouvances de la droite extrême, ne sont presque jamais mobilisés pour commenter ces créations. Mais, lorsqu’il s’agit du caractère inhumain des pratiques de l’État français dans ses anciennes colonies, lesquelles ont duré plus d’un siècle, la tendance semble s’inverser.

S’agissant de l’ancienne colonie algérienne, l’actualité éditoriale offre un florilège de formules négationnistes particulièrement singulières. Outre la communication officielle des autorités, qui confondent délibérément les notions de « massacre » et de « tragédie », l’obscénité de ce type de négationnisme est aussi relayée par des chercheurs, des intellectuels et des journalistes qui se réclament du vocabulaire démocratique et républicain. Prudemment, ils ne nient pas les faits, mais les capturent dans la nasse des atténuations rhétoriques. Autrement dit, ils euphémisent les mots de l’histoire dans le dessein de « civiliser » l’atroce.

Quand l’euphémisme blanchit l’atroce

À rebours du consensus historien et de la multitude d’ouvrages démontrant, de manière implacable, la responsabilité de l’État français dans les violences commises à l’égard des peuples colonisés, le champ du dicible demeure souvent étouffé par la ritournelle des « abus commis par certains fanatiques de la grandeur impériale ».

Prétextant soutenir le peuple algérien dans ses luttes émancipatrices face à la multiplication des pratiques autoritaires, un historien de la Sorbonne, peiné par le caractère « pathologique » des relations franco-algériennes, explique dans son nouveau livre que l’Algérie serait une « création française ». Dans la même perspective, un journaliste, qui vient de publier une volumineuse enquête sur les « ennemis de l’Occident », affirme que le véritable État néocolonial ne serait pas la France, forte de son histoire dite « universaliste », mais le « régime d’Alger », qui coloniserait son « peuple et la Kabylie ». Enfin, dans le dernier numéro d’une revue consacré à l’espace arabe, un ancien diplomate regrettait que « le système colonial » soit « rappelé en des termes rudes » par les autorités algériennes.

Une enquête contre l’oubli

C’est précisément contre cette police des mots que travaille l’enquête signée par la journaliste documentariste Safia Kessas et l’historien Fabrice Riceputi, Un massacre en Kabylie. Algérie, 1956. Face à cette régression morale et intellectuelle, qui amalgame l’énonciation de faits observés et vérifiés avec le fameux « sentiment anti-français », le livre met au jour un passé enfoui, venant s’ajouter aux nombreuses pièces à conviction attestant de la destruction intentionnelle de vies civiles.

Archivage oral d’une mémoire populaire qui tend à disparaître, les prémices de cette enquête remontent au mois de février 2019. À Bruxelles, Tayeb Kessas, un prolétaire algérien, livre à sa fille Safia, face caméra et peu de temps avant sa mort, le récit de ses engagements dans la révolution anticoloniale.

Tirant les fils de sa mémoire, la traversée des années d’exil replonge Tayeb Kessas dans le souvenir d’un massacre survenu en Kabylie, dans sa région natale, en 1956 : « Un événement terrible, longtemps enfoui, qui a marqué durablement la vie de plusieurs générations d’Algériens et d’Algériennes ». Cet événement, c’est le massacre de soixante-quinze habitants des villages d’Aït Soula, Tazrouts et Agouni, sur le versant gauche de la vallée de la Soummam, à une cinquantaine de kilomètres de Bejaïa.

La vie en colonie, l’ancien maître d’hôtel dans de prestigieux établissements bruxellois la résume avec une concision terrible : « Parfois, on devait saucer des pierres et manger des racines ». En 1945, dix-sept ans avant la libération du joug colonial, il fuit en Belgique après un épisode d’une rare violence.

Le souvenir qui décide d’une vie

Après les boucheries du 8 mai 1945, qui ont laissé pour morts, selon les estimations des historiens, entre 10 000 et 30 000 Algériens, « Tayeb et son père montent dans un train pour fuir la misère et la répression, tenter leur chance en Tunisie. Mais, à la gare de Guelma, leur vie bascule. Des goumiers, dit Tayeb, font soudain irruption dans leur wagon. Ils frappent sans retenue les passagers algériens, semant la terreur parmi les familles entassées ». Révolté par l’image de son père molesté et sévèrement blessé, le jeune homme de seize ans réagit à cet arbitraire. On le jette hors du train, tandis que son père est maintenu à bord.

Étourdi par la brutalité des coups, il se retrouve seul dans une ville jonchée de cadavres, ceux de personnes qui, à l’instar de celles célébrant la victoire sur le nazisme dans les rues européennes, revendiquaient le droit de vivre dignes et libres. « Ce souvenir décidera de tout : Tayeb choisit la Belgique comme terre d’accueil, refusant de servir la France et déterminé à tourner le dos à un pays où la vie d’un Algérien ne vaut rien ».

Ces vies qui ne valaient rien pour la puissance coloniale, l’enquête de Safia Kessas et Fabrice Riceputi les restitue dans leur humanité à travers les mémoires orales de trois villages de Kabylie. Des exactions ordonnées par les hautes autorités de l’armée, qui rappellent, selon un soldat nommé « Vela », « Oradour-sur-Glane, un autre village martyr où les nazis exterminèrent tous les habitants », aux pratiques de dénudement collectif, en passant par le viol des femmes envisagé comme une violence participant pleinement du projet colonial, les témoins oculaires de cette barbarie racontent « une vie saccagée, mais où la dignité devait être préservée coûte que coûte ».

Nommer les crimes coloniaux

En dehors des logiques cyniques du pouvoir et du langage aseptisé des politiques, il y a celles et ceux qui méritent dignité. Il y a aussi des absents qui doivent renaître à travers la voix des survivants, face au scandale de la déshumanisation au nom de la civilisation.

Parler de la colonisation, la nommer dans sa durée, son système et ses crimes, comme le font à leur manière Dahbia et Btitra, ce n’est pas exprimer une « haine contre la France » ni entretenir une « rente mémorielle ». C’est réordonner sa propre histoire avec des mots clairs, et révéler au grand jour la laideur du négationnisme que voilent les euphémismes et le cirque intellectuel de la « nuance ».