La mise en examen de quatre jeunes hommes pour une tentative de meurtre visant Hichem Aboud, à Roubaix en février 2025, place l’affaire sur le terrain judiciaire français. Mais le parcours de cet ancien officier des services algériens, devenu éditeur de presse puis blogueur depuis la France, ainsi que ses liens publics avec des milieux médiatiques marocains, replacent le dossier dans un marigot politique où se croisent criminalité organisée et réseaux d’influence.
Les quatre suspects, âgés de 19 à 22 ans, ont été écroués à Paris le 23 mai dans le cadre d’une enquête antiterroriste. D’après l’AFP, trois sont poursuivis pour tentative de meurtre en bande organisée en lien avec une entreprise terroriste, tandis que le quatrième est soupçonné de complicité et d’association de malfaiteurs à caractère terroriste.
Les enquêteurs ont découvert l’existence d’un « contrat sur la tête » d’Aboud lors d’une autre procédure, liée au braquage d’un musée près de Lyon en novembre 2024. L’exploitation d’une messagerie Signal a permis d’identifier une équipe d’exécutants présumés, le tireur désigné devant recevoir 10 000 euros. Le groupe s’est rendu à Roubaix, mais l’opération a échoué, Aboud n’étant pas sur place. La dépêche de l’AFP ne désigne aucun commanditaire, laissant ouvertes les questions sur l’identité du donneur d’ordre, le financement et les motivations, tout en ouvrant la voie aux spéculations.
Hichem Aboud, exilé controversé et cible vulnérable
Aboud n’est pas seulement exilé algérien en Europe, mais aussi une figure controversée dans des espaces médiatiques marocains hostiles à l’Algérie. Atalayar le présente comme auteur, Le360 le décrit comme commentateur de la scène algérienne et publie en août 2025 un entretien où il valorise la diplomatie marocaine face à l’isolement d’Alger.
Hichem Aboud est aussi visé en Algérie par plusieurs procédures. En décembre 2022, il a été condamné par contumace à vingt ans de prison par le tribunal criminel de Dar El-Beïda, avec confirmation d’un mandat d’arrêt international. Il avait déjà écopé, en février 2021, de sept ans de prison par le tribunal de Chéraga. Ces condamnations alimentent la bataille judiciaire et politique autour de son cas.
Par ailleurs, Le Parisien précisait en mars 2025 qu’après son enlèvement en Espagne, Aboud s’était réfugié au Maroc, affirmant ne plus se sentir en sécurité en France. Il convient toutefois de manier Aboud avec précaution. Ses interventions publiques, notamment dans ses lives, mêlent propos militants, affirmations non vérifiées, raccourcis et informations difficiles à authentifier. Cette réputation de manque de rigueur affecte la réception de ses accusations, même lorsqu’il est lui-même la cible de menaces graves.
Faute d’attribution formelle des menaces, l’affaire glisse vers un terrain politique et médiatique explosif, où l’inimitié algéro-marocaine façonne discours, soupçons et campagnes de discrédit.
L’épisode espagnol, précédent troublant
Le dossier Aboud prend une dimension supplémentaire avec l’épisode espagnol d’octobre 2024. Aboud est enlevé à Barcelone par des hommes cagoulés, puis retrouvé ligoté mais vivant à Lebrija, près de Séville. El País rapportait que les Mossos d’Esquadra ont lancé les recherches après la découverte de son téléphone sur les lieux.
En juin 2025, le journal catalan ARA signalait l’arrestation de cinq hommes dans cette affaire, entre Málaga, Fuengirola et Sanlúcar de Barrameda. L’enquête visait une organisation criminelle active dans le trafic de haschisch sur le Guadalquivir, mobilisée pour disposer d’un bateau, les ravisseurs cherchant à conduire Aboud vers la côte africaine. Le cerveau de l’opération reste à identifier.
Depuis fin 2024, des vidéos visant Aboud circulent sur les réseaux sociaux et dans des médias algériens. Awras rapportait la diffusion d’une séquence tournée dans une villa au Maroc, évoquant une somme de 500 000 euros. Aboud a contesté l’authenticité de la vidéo, arguant qu’elle était fabriquée, l’origine et la véracité du contenu restant incertaines.
Une affaire prise dans le triangle Alger-Paris-Rabat
L’affaire se déploie donc sur trois plans. Elle relève d’abord du judiciaire, avec quatre suspects mis en examen. Elle touche ensuite au criminel, les dossiers espagnol et français dessinant le même schéma de sous-traitance par des exécutants issus de milieux de droit commun. Enfin, elle devient politique, parce qu’Aboud, exilé algérien proche de cercles marocains, s’inscrit désormais dans le triangle Paris-Alger-Rabat. Qui voulait l’atteindre ? Et à qui profiterait une opération interprétable comme un règlement de comptes politique ? À ce stade, l’enquête ne permet pas de répondre. Cette zone grise suffit pourtant à placer le dossier sur une ligne de crête, au moment où Alger et Paris tentent de relancer une coopération judiciaire chargée de dossiers sensibles.
La récente visite de Gérald Darmanin à Alger visait justement à relancer cette coopération, gelée depuis près de deux ans, avec sur la table les biens mal acquis, les demandes d’extradition, la criminalité organisée et le cas du journaliste français Christophe Gleizes. Dans ce climat déjà chargé, toute affaire visant une figure algérienne exilée en France peut rapidement dépasser le strict cadre judiciaire et devenir un objet de lecture diplomatique. Le dossier Aboud arrive donc sur un terrain inflammable, sans que l’enquête ait, à ce stade, désigné le moindre commanditaire.
C’est pourquoi l’affaire doit être tenue à distance des lectures automatiques. Elle associe des exécutants présumés issus de milieux criminels, un exilé algérien, des rivalités politiques et diplomatiques et des campagnes d’influence. Elle peut servir plusieurs récits à la fois, sans que l’enquête ait encore établi qui a ordonné l’opération, qui l’a financée et qui avait intérêt à ce qu’elle soit immédiatement interprétée comme un règlement de comptes politique.