« 300 000 d’Algérie valent mieux que 50 euros d’Europe. » La phrase mérite son cadre, sa dorure et, si possible, une petite alarme incendie. Dans cette économie de foire, l’inflation disparaît, le pouvoir d’achat devient une affaire de baraka, et l’Europe sert à expliquer au citoyen qu’il devrait remercier le ciel d’avoir peu, mais chez lui.
Le propos serait risible s’il relevait du boniment d’un berra7. Il devient inquiétant lorsqu’il est tenu par le secrétaire général d’un parti du pouvoir. On ne répond plus à la hausse des prix, à l’érosion des salaires ou au départ des jeunes : on distribue des talismans verbaux. Le dinar devient une bénédiction et le panier de la ménagère, un exercice de patriotisme appliqué.
Twala a déjà chroniqué ce personnel politique qui confond l’action publique avec l’occupation de l’antenne. Ces appareils ne produisent plus guère d’idées, ils fabriquent des scènes. Beaucoup de micros, une forêt de bonnettes, des slogans qui tournent à vide et l’assurance de ceux qui parlent au pays comme à une salle d’attente. L’Algérie n’a pas seulement un problème de communication politique. Elle a un problème de personnel politique.
Le plus triste est que ce propos se veut populaire. Il ne révèle que le gouffre. Le citoyen calcule ses dépenses, reporte un achat, compare les devises et serre les dents. Le patron du RND, lui, découvre que 3 000 dinars deviennent miraculeux dès qu’on les oppose à 50 euros. Il n’a pas inventé une politique sociale. Il a inventé le change mystique.
Dans une démocratie ordinaire, un chef de parti porte une vision, forme des cadres et propose une lecture du pays. Dans notre théâtre national, il se contente trop souvent de meubler le décor, substituant à la ligne politique une séquence médiatique et au débat un coussin de formules molles. La politique devient ce métier où l’on parle du quotidien sans jamais l’habiter.
Cette phrase n’est donc pas seulement malheureuse. Elle est une insulte par inadvertance. Elle dit au citoyen que sa difficulté relève d’une mauvaise perception, que sa colère est un manque de patriotisme et que, si son salaire ne suffit pas, c’est peut-être que son argent est privé de baraka.
Voilà la doctrine : ne demandez pas combien coûte la vie, demandez si votre monnaie a l’âme nationale. Ce n’est plus de l’économie politique, mais de l’arithmétique de bonimenteur. Ceux qui récitent ces bluettes se présentent comme des remparts contre les menaces extérieures. Ils ne sont que les figurants subventionnés d’un spectacle rejoué chaque soir au journal de 20 heures.
Le RND voulait montrer qu’il avait encore une voix. Il a surtout montré qu’il avait perdu l’oreille. Entendre un pays, ce n’est pas lui expliquer qu’il vit mieux qu’il ne le croit. C’est comprendre pourquoi il ne croit plus ceux qui le lui expliquent.
À force de transformer chaque malaise social en leçon de patriotisme monétaire, ces responsables produisent du mépris, de la défiance et l’envie de rire avant de se fâcher. Le rire, au moins, garde encore une certaine valeur. Même sans baraka.