Chargement ...

« Aâwnouh » : quand la délation devient un réflexe


Sur les réseaux sociaux algériens, les vidéos se succèdent. Une bagarre filmée au téléphone, un vol supposé capté par une caméra de surveillance, un homme courant dans une rue. Les images sont publiées, les visages exposés et les abonnés invités à les reconnaître. Une formule résume cette nouvelle pratique : « Aâwnouh », « aidez-le ».

Tout le monde comprend qu’il ne s’agit pas de lui porter secours. Il faut retrouver son nom, son quartier, son lieu de travail, transmettre une information qui permettra éventuellement son arrestation. Certaines pages rassemblent plusieurs millions d’abonnés. Une vidéo qui leur est envoyée quitte donc instantanément le lieu où elle a été filmée pour être soumise à une foule immense.

Et l’on connaît une autre variante : « Aâwnouh youssel lel-âlamiya », « aidez-le à devenir mondialement connu ». Aâwnouh change alors légèrement de sens. Il ne s’agit plus seulement de contribuer à une identification. Cette fois, l’objectif est aussi la viralité. Partager devient une façon de punir. Le visage doit circuler suffisamment pour que la personne soit reconnue, mais aussi exposée au plus grand nombre.

La pratique est devenue courante. Des pages nationales, des comptes locaux et des pages de faits divers publient ces vidéos et appellent leurs abonnés à identifier les personnes filmées. La dénonciation s’est transformée en contenu.

Lorsque la personne est arrêtée, le récit continue. Les images de son interpellation sont parfois publiées avec un « vous vous souvenez de lui ? ». Certaines pages parlent de « El-refda el-ostouriya », « l’arrestation légendaire ». Celui qui avait été montré quelques jours auparavant revient à l’écran entre les mains de la police ou de la gendarmerie.

Le processus est alors complet. L’exposition conduit à l’identification, puis parfois à l’arrestation. Et celle-ci donne rétrospectivement raison à ceux qui avaient désigné le suspect.

Sauf qu’une arrestation n’est pas un jugement.

Qu’une victime remette une vidéo aux enquêteurs est normal. Un citoyen peut signaler une agression et la police peut lancer un appel à témoins. Ici, la séquence est différente. Plusieurs millions de personnes voient parfois le visage avant même que les faits aient été établis. La qualification accompagne déjà l’image : voleur, agresseur, voyou. L’enquête viendra après.

La sanction sociale, elle, a déjà commencé.

Le succès du procédé tient aussi à son apparente efficacité. Des abonnés reconnaissent une personne, l’information remonte et peut conduire à une arrestation. Puis sa photo revient sur les réseaux sociaux comme preuve que la méthode fonctionne. Peu importe alors tout ce qui manque entre l’image initiale et l’interpellation : la vérification, le contexte, la défense et, surtout, le jugement.

Le problème n’est pas de savoir s’il faut aider la police. Il est de savoir comment une société en vient à considérer comme normal d’exposer publiquement quelqu’un pour l’identifier.

« Aâwnouh » rend cette évolution presque sympathique. Le mot appartient au vocabulaire de l’entraide. Ici, il sert à organiser une recherche collective. On ne dit pas « dénoncez-le ». On dit « aidez-le ». L’ironie efface la violence du geste et invite plusieurs millions d’internautes à devenir des auxiliaires occasionnels de la police.

L’État regarde se développer cette chaîne sans en fixer clairement les frontières. Il n’a confié aux réseaux sociaux ni le soin d’identifier les suspects ni celui de publier les personnes recherchées. Pourtant, une partie de cette fonction se reconstitue en dehors des institutions, portée par les caméras privées, les smartphones et la puissance de diffusion des grandes pages.

La question devient plus grave lorsqu’une erreur survient. Qui répond d’un visage montré à des millions de personnes ? Qui efface une accusation devenue virale ? Une procédure judiciaire peut innocenter quelqu’un. Elle ne peut pas retirer son accusation de millions d’écrans.

Une police reçoit une information et la vérifie. Une justice instruit, entend et juge. Les réseaux sociaux, eux, exposent d’abord. À force de confondre ces fonctions, la délation cesse d’apparaître comme une délation. Elle devient un service rendu à la collectivité.