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El Meya, reprendre possession du regard

La peintre algérienne retourne les codes de l’orientalisme contre les images qu’ils ont produites. Dans ses grands formats, les femmes ne sont plus offertes au spectateur : elles pensent, se dérobent et reconquièrent l’espace.


El Meya, entourée de deux œuvres de sa série bleue. Dans ses grands formats, la peintre algérienne cherche à libérer les figures féminines des poses et du regard hérités de l’orientalisme. Capture vidéo : Alya Art Gallery.

« J’ai un besoin physique de rentrer dans la toile. » Chez El Meya, la phrase ne relève pas de la pose d’atelier. Elle décrit une méthode : peindre assez grand pour que le corps entier soit engagé, assez près pour que l’image cesse d’être une surface docile. Face à ses toiles, l’artiste veut se sentir petite. À l’intérieur, en revanche, elle cherche à reprendre toute la place.

Née Maya Benchikhelfegoun en 1988 à Constantine, diplômée de l’École supérieure des beaux-arts d’Alger en 2013, El Meya vit et travaille dans la capitale. Sa peinture s’est imposée par une figuration fantastique et symbolique nourrie de l’histoire algérienne, de récits populaires et d’images coloniales. Son travail a circulé d’Alger à Dakar, New York, Paris, Marseille et Nice. En 2023, la Villa Arson lui a consacré l’exposition personnelle Jazira.

Le point de départ, pourtant, tient dans un malaise. En étudiant l’orientalisme, El Meya s’arrête sur les femmes peintes par les artistes européens : corps nus, espaces clos, postures offertes au regard. Elle tente de s’y reconnaître et n’y parvient pas. Chez Ingres, notamment, les baigneuses lui semblent reproduire une même femme à l’infini. « Parce qu’on est multiples, on est différentes », objecte-t-elle dans un portrait vidéo publié par Alya Art Gallery.

La question esthétique devient alors politique : qui regarde, qui est regardé et qui décide de la manière dont une Algérienne peut apparaître dans une peinture ?

El Meya ne répond pas par un simple changement de décor. Elle s’attaque au mécanisme même de l’image. Le hammam orientaliste enfermait les femmes dans un huis clos conçu pour le désir d’un spectateur extérieur. Elle veut les « aérer », leur rendre une activité mentale, une énigme, parfois une indifférence souveraine.

Ses figures n’ont pas à être jolies, disponibles ou séduisantes. Une main tournée de façon étrange, un pied suspendu, un corps posé sur un nuage doivent déplacer la question : non plus « est-elle désirable ? », mais « que fait-elle, que regarde-t-elle, à quoi pense-t-elle ? »

Cette rupture passe d’abord par une prise de conscience plus inconfortable : son propre regard a été formé par les images qu’elle conteste. « Notre regard, mon regard à moi, était colonisé par un regard extérieur », dit-elle. Il faut donc le rééduquer.

Sa série bleue procède de cette discipline autant que d’un désir de liberté. Les cheveux se dénouent, les corps quittent les poses prescrites, l’espace s’ouvre. La décolonisation, ici, n’est ni un slogan ni une rature du passé. Elle consiste à produire des images nouvelles, assez complexes pour ne pas remplacer un stéréotype par un autre. L’artiste revendique d’ailleurs moins la destruction des savoirs hérités qu’un changement de perspective capable de restituer la pluralité des histoires et des lieux.

Fatma, diptyque peint en 2022.

Cette ambition pourrait rendre la peinture démonstrative. El Meya évite le piège en maintenant une tension entre programme et abandon. Avant la toile viennent la recherche, les documents, les croquis, la composition et les couleurs. Elle revendique une démarche intellectuelle : l’émotion ne suffit pas, il faut savoir pourquoi peindre une image et comment construire le discours qui l’accompagne.

Mais une fois le travail engagé, « c’est la peinture qui décide après la suite ». L’œuvre n’est donc ni l’illustration d’une thèse ni une pure pulsion. Elle naît de la collision entre une idée préparée et une matière qui résiste.

Cette manière de travailler explique la dimension autobiographique de ses tableaux. El Meya ne peint pas « la femme algérienne » comme une catégorie stable qu’il suffirait de corriger. Elle part d’elle-même, de ses contradictions, de ses souvenirs et de ses propres besoins de libération. Ses figures sont des autoportraits déplacés, fragmentés, mêlés à une mémoire collective.

Le personnel ne vient pas adoucir l’histoire, mais en mesurer les traces dans les gestes, les désirs et les façons de se voir.

Son œuvre avance ainsi sur une ligne difficile. Elle emprunte à l’histoire de l’art sans s’y soumettre, utilise l’orientalisme sans en prolonger le regard et parle de l’Algérie sans réduire le pays à un inventaire de symboles. Dans ses grands formats, le corps féminin n’est plus le terme passif d’une fascination étrangère. Il devient un lieu de pensée, parfois de retrait, toujours de décision.

El Meya dit vouloir entrer physiquement dans la toile. Ce qu’elle accomplit est peut-être plus précis : elle entre dans une histoire des images où les femmes algériennes ont longtemps été installées par d’autres, puis elle en casse les murs.