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Wassim, ou le poison du Makhzen

Roué de coups pour avoir porté le maillot algérien lors de Maroc–Pays-Bas, Wassim, 14 ans, est devenu le symbole d’une haine que le Makhzen nourrit depuis des années. Cette agression révèle aussi la faillite du « khawa khawa » et l’urgence, pour l’État algérien, de protéger ses citoyens.


Wassim, 14 ans, vêtu du maillot de l’Algérie dans une fan zone à Boston, pendant la retransmission du match Maroc–Pays-Bas.

Wassim a 14 ans. Il est citoyen algérien et américain. Il était venu regarder le match Maroc–Pays-Bas et soutenir la sélection marocaine, vêtu du maillot de l’Algérie. Une trentaine de supporters marocains se sont rabattus sur lui. Ils l’ont roué de coups, poursuivant leur besogne alors qu’il gisait à terre. Certains l’ont piétiné. L’adolescent a été hospitalisé après cette bastonnade collective.

Son tort tenait sur un morceau de tissu : les couleurs de l’Algérie.

Ce n’était pas une rixe entre supporters emportés par le match. Wassim n’avait provoqué personne et ne soutenait même pas l’adversaire du Maroc. Il était venu partager leur joie. Il leur tendait cette fraternité maghrébine dont on nous rebat les oreilles. Ils lui ont répondu par les poings et les semelles. La meute n’a pas frappé un adversaire sportif : elle a frappé un Algérien parce qu’il était Algérien.

L’affaire est désormais suivie au sommet de l’État. Abdelmadjid Tebboune a annoncé être en contact avec l’ambassadeur d’Algérie aux États-Unis, Sabri Boukadoum, et avec le ministre des Sports, Walid Sadi. La représentation algérienne accompagne la famille et les autorités judiciaires et policières américaines ont été saisies. Wassim doit obtenir justice et chacun de ses agresseurs répondre de ses actes.

Mais juger les agresseurs ne suffira pas à comprendre le crime. Une trentaine d’hommes ne s’acharnent pas sur un adolescent à cause d’un maillot dans un vide politique et médiatique. Ils ont appris à voir dans l’Algérien un ennemi. Cette haine possède ses mots, ses images, ses relais, ses fournisseurs et ses bénéficiaires. Elle n’est pas apparue un soir de match. Elle a été cultivée, financée et quotidiennement alimentée.

Le régime marocain a fait de l’Algérie son ennemi permanent. Ses médias, ses officines numériques, ses commentateurs appointés et ses armées de comptes anonymes travaillent chaque jour à transformer un conflit entre deux États en hostilité entre deux peuples. L’Algérien y est présenté comme un être jaloux, arriéré, malveillant, obsédé par le Maroc et responsable de tous ses malheurs. À force de répéter cette caricature, le Makhzen a fourni aux esprits les plus faibles une autorisation de haïr.

Quand la propagande descend dans la rue

Les coups reçus par Wassim n’ont pas été portés directement par un communiqué du palais royal. Ils ont pourtant poussé sur un terrain labouré par sa propagande. Lorsqu’un régime désigne sans relâche un peuple voisin comme une menace, l’insulte finit par passer pour du patriotisme et la violence pour une réponse légitime. Le discours officiel quitte alors les écrans, descend dans la rue et s’abat sur le corps d’un enfant.

C’est cette chaîne qu’il faut regarder en face : le Makhzen produit le récit, ses relais l’amplifient, les réseaux l’enveniment et une meute finit par passer à l’acte. Wassim porte sur son corps le résultat concret de cette industrie de la haine.

Et voici que reparaissent déjà les apôtres du « khawa khawa », leur guimauve maghrébine à la bouche et leur déni en bandoulière. Pour eux, toute hostilité du régime marocain n’est qu’un malentendu, toute campagne contre l’Algérie une querelle passagère, toute alerte une poussée de chauvinisme. Il suffirait de répéter « frères, frères » assez fort pour faire disparaître les provocations, les opérations d’influence et les actes hostiles.

Le khawa-khawisme n’est plus une marque de générosité. Il est devenu une paresse intellectuelle, une manière commode de ne rien voir, de ne rien nommer et surtout de ne tirer aucune conséquence de ce qui se passe. Ses adeptes confondent la fraternité entre les peuples avec la soumission aux récits d’un régime. Ils prennent une chanson de stade pour une doctrine diplomatique et un couscous partagé pour un traité de non-agression.

Personne ne demande de haïr les Marocains. La haine collective est précisément le piège tendu par le Makhzen. Il faut distinguer le peuple marocain de la monarchie qui l’écrase, l’infantilise et l’enrôle dans sa propagande. Mais cette distinction ne doit pas devenir un alibi pour nier l’hostilité du régime. On peut refuser la haine des Marocains sans tendre l’autre joue au palais royal. On peut défendre les liens humains sans s’agenouiller devant la fiction d’une fraternité politique que Rabat piétine chaque fois que ses intérêts l’exigent.

La fraternité à sens unique

Le Makhzen ne veut pas du bien à l’Algérie. Il travaille à l’isoler, à l’affaiblir, à la délégitimer et à présenter chacune de ses difficultés comme une victoire marocaine. Sa propagande ne cherche pas seulement à défendre les positions diplomatiques de Rabat. Elle veut fabriquer un réflexe : entendre « Algérie » et répondre par le mépris, la rage ou l’insulte.

Les khawa-khawistes réclament pourtant des nuances à sens unique. Ils demandent à la victime de surveiller son vocabulaire, jamais au propagandiste de fermer son robinet. À les écouter, le vrai danger ne serait pas la politique hostile du Makhzen, mais l’Algérien qui ose la désigner.

Cette naïveté serait seulement ridicule si elle n’était pas dangereuse. Elle désarme moralement la société algérienne, transforme la vigilance en faute de goût et la lucidité en extrémisme. Elle installe l’idée que toute riposte ferme menacerait une fraternité que le régime marocain invoque lorsqu’elle lui est utile et enterre lorsqu’elle le gêne.

Les faits avaient pourtant parlé avant Wassim. En novembre 2021, trois camionneurs algériens circulant entre la Mauritanie et l’Algérie ont été tués par à l’armée marocaine dans la zone du Sahara occidental. L’État algérien avait alors promis que cet acte ne resterait pas impuni. Il l’est resté. Rabat a pu comprendre qu’un seuil supplémentaire pouvait être franchi sans prix visible. La retenue algérienne, présentée comme de la sagesse, a aussi pu être lue comme une permission de recommencer.

Un État n’a pas le droit d’habituer ses citoyens à l’impunité de ceux qui les visent. Il ne suffit pas d’annoncer que les victimes seront vengées par l’histoire, le droit ou quelque mystérieuse échéance diplomatique. La protection des citoyens ne relève ni de la poésie patriotique ni des communiqués courroucés. Elle exige une action consulaire immédiate, des procédures judiciaires, une pression diplomatique, la documentation systématique des agressions et la capacité d’imposer un coût à ceux qui les commettent ou les encouragent.

Des lignes rouges tracées à la craie

Dans l’affaire Wassim, la mobilisation des autorités algériennes devra durer après l’émotion, après les déclarations et après le prochain match. Il faudra accompagner la famille, obtenir l’identification des agresseurs, suivre les poursuites et empêcher que le dossier ne se dissolve dans l’oubli. Un adolescent ne doit pas servir pendant trois jours de symbole national avant d’être abandonné, le quatrième, à la solitude d’une procédure américaine.

Il faut aussi combattre la propagande du Makhzen en Algérie même. Non par une censure grossière ou une propagande symétrique, mais par les faits, l’enquête, la transparence et la mise au jour des réseaux d’influence. Il faut identifier les relais organisés de ses campagnes, exposer les opérations coordonnées et rappeler que la fraternité ne consiste pas à laisser un régime hostile agir à couvert.

Les khawa-khawistes pourront continuer à distribuer leurs certificats de bonne conduite maghrébine. Ils pourront traiter de belliciste quiconque refuse leur sirop tiède. Ils pourront répéter que les peuples sont frères, comme si cette évidence sentimentale annulait les décisions des États. Mais la réalité vient de leur répondre avec le visage tuméfié d’un enfant.

Wassim soutenait le Maroc. Son maillot algérien a suffi pour que la fraternité proclamée s’arrête et que commence la bastonnade. Voilà le « khawa khawa » confronté à son test le plus simple : un adolescent, un maillot, une meute. Le slogan n’a pas résisté dix secondes.

Basta, donc. Basta de la haine fabriquée par le Makhzen. Basta de la naïveté érigée en vertu nationale. Basta des protestations sans conséquences et des lignes rouges tracées à la craie. L’Algérie n’a pas à haïr le peuple marocain. Elle a le devoir de regarder son régime tel qu’il est, de combattre sa propagande et de protéger chaque Algérien exposé à cette hostilité.

La fraternité n’interdit pas la vigilance. Elle interdit seulement de devenir ce que l’on dénonce.