Pendant une heure, l’Algérie a possédé le ballon sans savoir exactement où le mettre. Elle a multiplié les passes, occupé le camp jordanien et affiché une supériorité technique évidente. Mais le football ne récompense pas les équipes qui remplissent le mieux les cases d’un tableau statistique.
La possession algérienne tournait autour du bloc adverse sans vraiment l’entailler. Hicham Boudaoui et Ramiz Zerrouki assuraient la circulation, Farès Chaïbi cherchait les intervalles, Ibrahim Maza apparaissait par éclairs et Riyad Mahrez attendait qu’un ballon propre arrive enfin jusqu’à lui. Amine Gouiri, lui, décrochait souvent, laissant la surface quasi vide.
La Jordanie avait choisi une autre économie. Peu de ballon, peu de risques et une confiance totale dans la vitesse de Mousa Al-Tamari. L’équipe de Jamal Sellami ne cherchait pas à rivaliser dans la construction. Elle attendait une perte, une mauvaise couverture, un instant de désordre. Elle l’a obtenu à la 36e minute. Un ballon mal maîtrisé dans la surface, une remise involontaire d’Al-Tamari et Nizar Al-Rashdan a trompé Luca Zidane, dont la main n’a pas suffi à empêcher l’ouverture du score.
Une possession sans autorité
Ce but n’était pas totalement conforme au rapport de force. Il correspondait pourtant au contenu du match. L’Algérie avait le ballon, la Jordanie avait le plan. À force d’attaquer sans fixer, les Verts s’exposaient aux courses adverses et donnaient à chaque perte l’allure d’une alerte incendie.
La première période a surtout confirmé une faiblesse déjà visible contre l’Argentine : cette équipe peut contrôler des séquences sans contrôler le danger. Elle joue beaucoup devant le bloc, rarement à travers lui. Lorsque ses latéraux montent et que son milieu perd le ballon, la défense se retrouve immédiatement interrogée. Face aux champions du monde, ces erreurs avaient coûté trois buts. Face à la Jordanie, elles ont failli coûter le tournoi.
À la pause, Petković n’a pas sorti le dictionnaire des excuses. Il a sorti deux joueurs. Nabil Bentaleb et Nadhir Benbouali ont remplacé Zerrouki et Boudaoui. Le changement n’avait rien d’un simple rafraîchissement : l’Algérie abandonnait une partie de son confort au milieu pour installer un véritable avant-centre dans la surface.
Benbouali a fixé les défenseurs, offert un point d’appui et rendu à Gouiri sa liberté. Bentaleb a accéléré la première passe. Maza, jusque-là presque absent, a commencé à recevoir le ballon face au jeu. Soudain, les centres n’étaient plus adressés à une assemblée de maillots jordaniens.
Benbouali change le décor
La récompense est arrivée à la 69e minute. Sur un corner de Mahrez, Benbouali s’est élevé au milieu de trois défenseurs et a placé sa tête dans le petit filet. Un but simple, puissant, presque rustique. Après une heure à chercher une combinaison savante, l’Algérie venait de découvrir cette invention moderne : mettre un grand attaquant dans la surface et lui envoyer le ballon.
Mahrez n’a pas livré un grand match, mais il a encore rappelé qu’un joueur de sa qualité peut peser sans tout réussir. Son corner a maintenu l’Algérie en vie. Sa sortie, quelques minutes plus tard, a permis à Anis Hadj Moussa d’apporter des jambes fraîches et du désordre sur le côté droit.
À l’approche du dernier quart d’heure, la Jordanie ne défendait plus son avance mais sa survie. Son bloc reculait, les dégagements revenaient immédiatement et les corners s’accumulaient. Sur l’un d’eux, à la 82e minute, la défense jordanienne a manqué plusieurs occasions de repousser le ballon. Gouiri, attaquant jusque dans l’instinct, a réagi avant tout le monde et marqué de près. Le geste n’entrera peut-être pas dans les musées. Il pourrait envoyer l’Algérie en seizièmes de finale.
Les chiffres racontent une domination nette : 72 % de possession, 17 tirs contre 8, huit frappes cadrées, dix corners et 31 ballons touchés dans la surface adverse. Mais ils ne disent pas que, jusqu’à l’entrée de Benbouali, cette domination ressemblait surtout à une longue négociation sans interlocuteur.
Une victoire, pas encore une guérison
Cette remontée livre tout de même deux bonnes nouvelles. La première tient au banc : Benbouali, Bentaleb et Hadj Moussa ont changé le rythme du match. La seconde concerne Petković. Souvent accusé d’attendre que les rencontres choisissent elles-mêmes leur direction, le sélectionneur a cette fois corrigé son dispositif dès la pause. Ses changements ont produit les deux buts.
La victoire ne règle pourtant ni la lenteur de la construction ni la fragilité des transitions. Elle ne dissipe pas non plus les interrogations autour de Luca Zidane, encore peu rassurant sur le but jordanien. Elle évite simplement que toutes ces questions soient examinées devant les valises déjà bouclées.
Avec trois points, l’Algérie reste troisième du groupe J, derrière l’Argentine, déjà qualifiée, et l’Autriche. Une victoire contre les Autrichiens lui ouvrirait directement le tour suivant. Un nul l’obligerait probablement à suivre les autres groupes avec une calculatrice et le cœur d’un candidat au baccalauréat attendant la moyenne.
Pour la première fois de son histoire en Coupe du monde, l’Algérie a gagné après avoir concédé le premier but. Elle n’a pas encore trouvé son football, mais elle a retrouvé quelque chose d’aussi précieux dans un tournoi : le refus de mourir. À Santa Clara, les Fennecs n’ont pas produit un chef-d’œuvre. Ils ont gagné le droit de continuer à trembler.