Concrètement, la Banque d’Algérie substitue à la remise de billets un circuit entièrement bancaire. Le voyageur achètera toujours ses devises en dinars, au taux officiel et moyennant une commission, mais il y accédera désormais au moyen d’une carte de paiement internationale adossée à un compte en devises.
Chaque attribution sera inscrite sur le passeport du bénéficiaire et déclarée sur une plateforme de la Banque d’Algérie. Le dispositif permettra donc de rattacher les opérations au titulaire de la carte et d’engager sa responsabilité. Il ne garantira cependant pas l’identification de la personne qui l’utilise réellement si celle-ci est confiée à un tiers.
L’instruction n° 07-2026, datée du 13 juillet, fixe à 750 euros le plafond annuel pour les personnes âgées de 19 ans et plus. Les jeunes de 12 à moins de 19 ans pourront obtenir 300 euros, dans la limite de deux enfants par famille. Aucun montant n’est prévu pour les moins de 12 ans. Le droit est accordé une fois par année civile, ne peut être reporté et suppose un séjour d’au moins sept jours. Les déplacements pour le Hadj relèvent d’un autre régime.
L’allocation touristique avait été portée à 750 euros pour les adultes et à 300 euros pour les mineurs par le Conseil des ministres du 8 décembre 2024, contre une dotation jusque-là limitée à l’équivalent en devises de 15 000 dinars. Appliquée à partir de juillet 2025, la mesure a rendu lucrative la revente, sur le marché parallèle, des euros achetés au taux officiel. Face aux « dépassements constatés », le Conseil des ministres du 12 juillet 2026 a décidé de remplacer provisoirement les espèces par la carte bancaire. L’État durcit ainsi le contrôle d’un dispositif dont il avait lui-même accru l’attractivité.
Deux comptes pour accéder aux devises
Pour bénéficier du droit de change, le voyageur devra disposer d’un compte en dinars et d’un compte en devises auprès d’une banque agréée. La carte internationale sera adossée à ce dernier et devra être valable au moins trois ans.
Le client devra payer en dinars la contrevaleur des devises, augmentée de la commission bancaire, au plus tard sept jours ouvrés avant son départ. Le paiement en espèces est exclu : l’opération devra passer par un instrument de paiement scriptural.
Le dossier comprend un billet aller-retour, ou une quittance fiscale pour un voyage terrestre, un passeport valide, une copie de sa première page, un visa lorsque la destination l’exige et un justificatif de revenus.
Cette dernière condition reste imprécise. L’instruction ne fixe aucun revenu minimal et ne précise pas quels documents pourront présenter les étudiants, les personnes sans emploi, les travailleurs informels ou celles dont le voyage est financé par un proche. L’accès au droit de change pourrait ainsi varier selon les procédures et l’interprétation de chaque banque.
Le titulaire est traçable, pas nécessairement l’utilisateur
La carte sera strictement nominative. Le texte interdit sa cession, sa mise à disposition ou son utilisation par une autre personne. Il prévoit également des poursuites lorsque le droit de change est remis à un tiers qui n’en est pas le bénéficiaire déclaré.
Cette interdiction ne constitue toutefois pas un verrou technique absolu. Un titulaire peut confier sa carte et son code à un proche, permettre un paiement sans contact ou communiquer les informations nécessaires à un achat en ligne. La carte complique donc la revente de l’allocation, mais ne l’empêche pas matériellement.
Elle change surtout la nature du contrôle. Une remise d’espèces pouvait disparaître immédiatement dans le marché parallèle. Une transaction par carte produit des données bancaires permettant de connaître le montant, la date et le lieu de l’opération, puis de la rattacher au compte du titulaire.
Ces données ne suffisent cependant pas toujours à établir qui a réellement utilisé la carte. Lorsque celle-ci est confiée à un tiers, la banque peut retracer l’opération, mais pas nécessairement identifier l’utilisateur effectif. Le dispositif permet donc d’identifier le titulaire de la carte, y compris lorsque celui-ci sert de prête-nom, et de lui imputer les opérations. Il ne permet pas de connaître le bénéficiaire réel ni la personne qui a effectivement utilisé la carte.
Le texte autorise par ailleurs le parent à accomplir les formalités pour ses enfants mineurs et à recevoir leurs droits de change sur sa propre carte. Une famille comptant deux adolescents pourrait ainsi disposer sur un même support de 1 350 euros : 750 euros pour le parent et 300 euros pour chacun des enfants.
Les retraits en espèces restent une inconnue
L’instruction précise que la carte ne pourra être utilisée qu’à l’étranger et pour des opérations liées au voyage. Elle ne dit cependant pas si le bénéficiaire pourra retirer la totalité des 750 euros dans un distributeur, si les retraits seront plafonnés ou quels frais leur seront appliqués.
Or, dans les destinations où le paiement par carte est peu répandu, le voyageur aura besoin d’espèces. Si les retraits sont largement autorisés, le détenteur pourra récupérer les devises hors d’Algérie et éventuellement les remettre à un tiers. S’ils sont limités, le droit de change perdra une partie de son utilité pour certains voyageurs.
Le texte ne définit pas davantage les « opérations liées au voyage ». Il ne précise pas quelles dépenses pourraient être refusées ni comment une banque distinguera un achat ordinaire d’une opération considérée comme un détournement.
La réforme vise donc à réduire les circuits informels entourant la remise initiale des billets. Elle ne supprime ni le besoin de liquidités ni l’écart entre le taux bancaire et celui du marché parallèle.
Cinq ans d’exclusion pour un séjour écourté
Le dispositif devient particulièrement sévère lorsque le voyage est annulé ou dure moins de sept jours. Le bénéficiaire devra restituer l’intégralité du droit de change dans les cinq jours ouvrés suivant son retour. À défaut, il pourra en être privé pendant cinq ans, en plus d’éventuelles poursuites judiciaires.
Le texte ne prévoit aucune exception explicite en cas de maladie, de décès, d’urgence familiale ou de retour forcé. Il n’explique pas non plus comment restituer 750 euros lorsqu’une partie de la somme a déjà été dépensée, ni à quel taux les dinars seront remboursés.
Les banques devront enfin assurer une assistance accessible depuis l’étranger, 24 heures sur 24, et déclarer chaque attribution sur la plateforme de la Banque d’Algérie.
La Banque d’Algérie ne supprime donc pas les détournements possibles. Elle remplace la circulation difficilement traçable des billets par des opérations bancaires rattachées au titulaire de la carte. Celui-ci devient identifiable et juridiquement exposé, y compris lorsqu’il sert de prête-nom, mais le bénéficiaire réel ou l’utilisateur matériel peut rester inconnu.