France-Maroc, on va éviter. Non par grandeur d’âme, mais pour ne pas finir la soirée à insulter une télé. Ce quart de finale n’est pas un match pour nous, c’est une prise d’otage affective. On devrait admirer le spectacle, comparer les blocs, commenter les transitions. On sait déjà qu’on passera quatre-vingt-dix minutes à souhaiter l’impossible. Pas la victoire de l’un. Pas la victoire de l’autre. Une panne, une règle nouvelle, un bug de la VAR, n’importe quoi qui permette aux deux équipes de rentrer ensemble au vestiaire et à nous de retrouver un rythme cardiaque normal.
Ce n’est pas fair-play. Tant mieux. Le fair-play est une invention de peuples qui ont des centres de formation, des pelouses convenables, des clubs qui déclarent leurs recettes et des fédérations où une liste de vingt-six joueurs ne déclenche pas un procès de patriotisme. Nous, nous sortons d’un Mondial où l’Algérie a eu le ballon contre l’Argentine et Messi a eu le match. On a donc le droit de commenter le monde pendant au moins quinze jours, même depuis le bord du terrain. C’est écrit quelque part, probablement dans une annexe que la FIFA n’a pas encore traduite en arabe.
Tout avait pourtant commencé avec ce frisson très algérien, moitié espoir, moitié méfiance, moitié calcul mental, ce qui fait déjà trois moitiés et explique notre rapport compliqué aux statistiques. Les Verts revenaient au Mondial après douze ans, Petković avait sorti sa liste comme un ministre annonce un plan d’urgence, avec des cadres, des revenants, des jeunes, Luca Zidane dans les buts pour ajouter un peu de roman familial à notre désordre, Bentaleb, Aouar, Gouiri, Maza, Benbouali et cette formule qui sentait bon le costume neuf. Une équipe de tournoi.
Dans un grand pays de football, une équipe de tournoi monte en puissance. Chez nous, une équipe de tournoi commence par se chercher, se perd, retrouve un cousin dans la surface, consulte le règlement des meilleurs troisièmes, accuse l’arbitrage, puis finit par expliquer que tout cela préparait la CAN. C’est notre méthode. Elle ne gagne pas toujours, mais elle occupe les cafés.
Le potentiel sans but cadré
L’Argentine, elle, ne nous a pas laissé le temps de développer notre méthode. Elle avait Messi. C’est vulgaire, mais efficace. Les Verts ont gardé le ballon comme on garde un dossier dans une administration, avec une certaine dignité, beaucoup de circulation et très peu de résultat visible. La possession était algérienne, le match argentin. Sept tirs, aucun cadré. On aurait dit un programme économique national. De belles intentions, une terminologie rassurante, quelques mouvements prometteurs, puis rien au moment de livrer.
Messi est passé par là avec cette cruauté des vieux génies qui n’ont plus besoin de courir pour ruiner votre été. Il n’a même pas eu besoin de nous humilier longtemps. Il a simplement rappelé que le très haut niveau n’est pas une conversation sur le potentiel. Le potentiel, nous connaissons. Nous en avons dans le sous-sol, dans la jeunesse, dans la géographie, dans la diaspora, dans les slogans et dans les plans de relance. Le problème, comme dans le football, commence quand il faut transformer le potentiel en but cadré.
Heureusement, il y avait Lawrence. Lawrence, Kansas. Une ville que personne en Algérie ne situait correctement avant le Mondial et que nous avons adoptée en trois chants, deux drapeaux et un enfant maquillé en vert. L’Algérien a parfois du mal avec les institutions, mais donnez-lui une ville qui lui sourit, un parc, une fan zone et un policier qui ne le regarde pas comme une anomalie administrative, et il devient local avant même d’avoir compris le plan du tramway. À Lawrence, les Verts jouaient presque à domicile. La ville nous a accueillis, consolés. Elle a même semblé comprendre que la défaite algérienne n’est jamais seulement une défaite.
Lawrence avait le CV idéal pour nous parler. Ville universitaire, progressiste dans un Kansas qui préfère souvent les certitudes musclées, fondée par des abolitionnistes, brûlée, reconstruite. Une ville qui sait continuer après les défaites. Elle aurait pu faire un excellent sélectionneur national. Au moins, elle connaissait la reconstruction, ce qui est plus que ce qu’on peut dire de certaines commissions techniques.
Gijón, deux minutes de trop
Puis la Jordanie est arrivée, et avec elle cette spécialité algérienne qui consiste à commencer par se compliquer la vie pour donner plus de valeur au soulagement. Menés, brouillons, contrariés, les Verts ont fini par renverser le match. Benbouali est entré, Gouiri a marqué, Petković a corrigé, les cafés ont respiré, les chaînes YouTube ont changé de miniature. Une victoire 2-1, pas un chef-d’œuvre, plutôt un dossier sauvé in extremis avant la fermeture du guichet. Mais dans un Mondial, un guichet ouvert suffit à relancer toute une nation dans l’arithmétique.
Restait l’Autriche, dernier match de poule, dernier obstacle et vieille démangeaison historique. On menait 3-2 grâce au grand Mahrez, doublé de seigneur en fin de carrière, revanche de Gijón presque emballée, Autriche au bord du carton d’embarquement, Espagne favorite déjà prête à nous recevoir pour un match où même la défaite aurait eu de la tenue. On aurait dit que l’histoire allait enfin nous rendre un petit reçu. Puis l’arbitre a trouvé deux minutes de plus dans les poches du temps additionnel, l’Autriche a égalisé, et notre revanche sur 1982 est repartie dans les archives avec la mention dossier incomplet. C’est dommage. Éliminer l’Autriche nous aurait donné un récit magnifique. Perdre ensuite contre l’Espagne nous aurait donné une excuse encore meilleure.
L’Algérien, dans ces moments-là, devient expert FIFA, juriste, statisticien, prophète et agent de voyage. Il calcule les meilleurs troisièmes, les buts marqués, les cartons jaunes, la trajectoire lunaire et la probabilité qu’un Autrichien rate un contrôle à la quatre-vingt-neuvième minute. C’est notre Cambridge à nous. On ne sait pas toujours comment réformer le championnat, mais on sait à quelle minute une touche mexicaine peut nous qualifier.
La Suisse, ce miroir malpoli
La Suisse a fini par fermer le rideau. Deux coups propres et cette manière insupportable de gagner sans demander pardon. La Suisse nous a sortis comme elle range un document dans un classeur. Pas de scandale. Pas de complot solide. Juste une équipe mieux organisée, plus adulte. C’est ce qui rend la chose encore plus agaçante. Quand on perd contre plus fou que soi, on peut raconter quelque chose. Quand on perd contre plus rangé, on doit se regarder.
Et nous n’aimons pas trop nous regarder. Parce qu’après la Suisse, le vrai mal reste à la maison. Formation locale trop faible, championnat malade, clubs sans projet, pelouses capricieuses, gouvernance intermittente, dépendance à une diaspora qui donne beaucoup mais ne peut pas remplacer une politique sportive. Nous sommes un pays qui attend des binationaux comme d’autres attendent la pluie. On scrute les académies françaises, les bancs italiens, les centres allemands, les noms à consonance familière, puis on s’étonne que l’équipe nationale ressemble à un puzzle affectif.
Ce Mondial a donc raconté plus que quatre matchs. Il a raconté notre manière d’exister dans le football mondial. Nous apportons les cris, la ferveur, le drapeau, les nerfs, les discussions infinies, les rêves sous Chivas, les grand-mères qui ne comprennent rien au jeu mais comprennent tout au pays. Les autres apportent les marques, les contrats, les équipementiers, les chaînes logistiques, les maillots fabriqués ailleurs, vendus partout, portés par nous comme des passeports sentimentaux.
Adidas, Nike et Puma gagnent leur Coupe du monde même quand leurs équipes perdent. Nous, nous achetons le maillot, nous le portons, nous le défendons, parfois même nous le payons cher dans tous les sens du terme.
Wassim l’a rappelé brutalement. Son agression par des supporters marocains a retiré au maillot algérien son innocence de vêtement. Elle l’a transformé en motif d’attaque. Dans ce Mondial, porter l’Algérie sur un torse adolescent pouvait suffire à déclencher un crime de haine. Le football devait suspendre la politique. Il l’a seulement déplacée dans les tribunes, les rues et les regards.
Le faux choix
Et nous voilà devant France-Maroc. Le match qu’il faudrait regarder et que nous allons éviter. La France d’abord. Elle a occupé, massacré, administré, torturé, pillé, planté ses drapeaux et cru posséder ce qu’elle n’a jamais vraiment tenu. L’Algérie a été vaincue un temps, pas soumise. Même sous le casque, même sous le code de l’indigénat, même sous le préfet et le général, elle est restée une insoumission avec des montagnes, des zaouïas, des maquis, des prisons, des cimetières et des mères. La France a été notre occupant. Un occupant fabrique rarement des élèves. Il fabrique ses fossoyeurs.
Puis il y a le Maroc. Une ancienne maîtresse. L’ancienne maîtresse larguée qui s’est juré de refaire sa vie en se maquillant pour tous les anciens ennemis d’Alger. Elle poudre ses joues diplomatiques, ajuste sa robe de gala, se parfume au hub africain, cligne de l’œil vers Paris, sourit à Washington, s’accoquine aujourd’hui avec Israël, minaude devant Bruxelles, remue ses hormones de reconnaissance internationale et se raconte qu’elle a tourné la page. Mais on ne tourne pas la page quand on se maquille uniquement pour être vue par les fréquentations de son ex.
Rabat veut provoquer Alger, et Alger fait semblant de ne pas regarder tout en regardant très bien. C’est ridicule, donc dangereux. L’ancienne maîtresse se croit courtisée pour sa beauté, alors qu’elle sert souvent d’éclairage d’ambiance à des appétits qui visent ailleurs. Alger n’en veut plus, mais garde assez de poids pour rendre la parade coûteuse. Ce n’est pas joli. Mais la géopolitique n’est pas une chorale scout. France-Maroc devient alors une scène de ménage continentale avec crampons moulés.
D’un côté, l’ancienne puissance occupante qui prend son déclin pour du style. De l’autre, l’ancienne maîtresse qui confond validation étrangère et destin national. Et nous, au milieu, nous devrions choisir. Non merci. Nous ne sommes pas assez généreux pour souhaiter la victoire de l’un. Pas assez détendus pour souhaiter celle de l’autre. Pas assez européens pour regarder cela comme du sport. Beaucoup trop algériens pour ne pas espérer une panne d’éclairage, un bug de la VAR, une erreur d’hymne ou une règle soudaine qui les renvoie tous les deux à leurs hôtels.
Nos exceptions en bleu
Rationnellement, la finale la plus solide reste France-Argentine. L’Argentine parce qu’elle a le vice, la mémoire et Messi. La France parce qu’elle avance comme une machine administrative. Elle n’est pas toujours belle, mais elle est efficace. C’est exactement pour cela qu’on ne l’aime pas.
On a aimé Zidane parce qu’il puait le football, le vrai, celui qui marche avant de frapper, qui caresse avant de mordre, et qui garde dans la chaussette un mélange de génie et de gifle. On a aimé Benzema parce qu’il sentait le jeu, la rue, l’angle impossible, la passe avant la passe. Deux exceptions qui rendaient la France regardable malgré elle.
Mbappé, lui, mène la France comme on mène une entreprise de livraison rapide. Le fils de Fayza empile les buts, occupe le haut du classement des buteurs et fait avancer les Bleus avec cette efficacité qui décourage la poésie. C’est immense, évidemment. C’est même presque trop propre. Mais ce n’est toujours pas Zidane, ni Benzema. Il manque cette odeur de jeu, cette beauté sale, ce petit désordre qui transforme une action en souvenir.
Mbappé va vite, frappe fort, tue les matchs et sourit aux caméras. Très bien. Mais quand on l’a vu pendant la CAN dans les tribunes avec le maillot marocain de Hakimi, on a compris que le garçon savait aussi faire dans le placement narratif. Amitié, marketing, khawa-khawa sous projecteurs, appelez cela comme vous voulez. Pour nous, c’était surtout une image pour servir le roman marocain au moment où Rabat adore se faire valider par plus célèbre qu’elle.
Notre vengeance
Notre finale serait donc Suisse-Norvège. Oui, Suisse-Norvège. Le cauchemar des diffuseurs et des sponsors. La Suisse parce qu’elle nous a sortis. Si elle gagne le Mondial, notre défaite devient presque une préface. La Norvège parce qu’il faut bien ajouter un fjord à cette dépression. Une finale froide, blanche, bien peignée, sans cris inutiles. Un truc qui donnerait envie à la FIFA de réduire le tournoi à trente-deux équipes.
En attendant, nous allons zapper France-Maroc et reprendre le championnat du monde là où notre tension artérielle le permet. Nous avons déjà eu notre dose. Une adoption express à Lawrence, une correction argentine, une victoire arrachée contre la Jordanie, un licenciement suisse sans indemnités, des maillots devenus passeports, une grand-mère plus lucide que les consultants, un rêve de finale contre la France noyé au Chivas et un pays qui, après chaque défaite, découvre qu’il doit réformer ce qu’il savait déjà devoir réformer.
C’est cela, être algérien pendant un Mondial. Perdre, expliquer, accuser, rire, calculer, rêver, insulter le règlement, détester deux équipes à la fois, puis finir par dire que la prochaine fois sera la bonne. On n’a pas gagné la Coupe du monde. On a seulement rappelé au monde que l’Algérie peut être éliminée sans renoncer à son droit à la parole.
Allez les Verts.