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À Aghribs, Saïd Sadi appelle à un « reset intégral » du logiciel politique algérien


Saïd Sadi a choisi son village natal d’Aghribs, en Kabylie, pour appeler à une remise à plat du récit politique construit depuis l’indépendance. L’ancien président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) devait prononcer cette allocution le 1er août. La cérémonie ayant été modifiée après l’accident de bus de Boumerdès, qui a fait 27 morts, le texte a finalement été rendu public.

À partir de souvenirs d’enfance et d’épisodes de l’histoire locale, Saïd Sadi développe une même idée : l’Algérie s’est construite en tournant trop souvent le dos aux réalités vécues de sa société, à ses territoires, ses langues et ses mémoires. « C’est dans ces espaces premiers que sont vécus les évènements qui construisent les consciences », écrit-il, en appelant à retrouver ces expériences que les grands récits idéologiques ont, selon lui, recouvertes.

Une anecdote remontant à 1947 lui sert de démonstration. Cette année-là, Messali Hadj tient un meeting à Aghribs, un lundi, jour de marché. Le père de Saïd Sadi lui racontera plus tard que le dirigeant nationaliste avait parlé pendant une heure et demie devant une population qui, pour une large part, ne comprenait pas son discours.

« Son propos était un flot ininterrompu. Il avait parlé pendant une heure et demi et personne ne l’avait compris », lui disait son père, partagé entre le respect pour l’homme venu défier l’administration coloniale et le dépit de voir une population venue écouter un discours qui lui restait inaccessible. À la question de savoir pourquoi personne ne traduisait, la réponse tombait : « Ils n’accepteront pas. »

1949, première fracture du récit national

Parmi les organisateurs se trouvait Amar Ould Hamouda, jeune cadre du PPA-MTLD, qui avait lui aussi relevé l’incongruité de la situation. Deux ans plus tard, en 1949, il encadra les étudiants qui rédigèrent la plateforme Idir El Watani, appelant à ouvrir le débat sur l’identité de l’Algérie indépendante et le fonctionnement d’un parti que Sadi décrit comme déjà sclérosé par l’autocratie.

Pour Saïd Sadi, cette scène résume une fracture plus ancienne que l’indépendance : celle d’élites politiques prétendant parler au nom du peuple sans toujours partir de son réel.

Le même fil conduit son récit jusqu’en 1964. Saïd Sadi raconte qu’à Aghribs, après qu’un sympathisant du FFS eut blessé un soldat, plusieurs milliers de personnes présentes au marché furent encerclées et conduites à l’école. Un officier décida alors de faire exécuter dix jeunes en représailles. Les dix hommes furent alignés dans la cour et une mitrailleuse installée. Le postier du village alerta la sous-préfecture d’Azazga, qui prévint Tizi Ouzou. Le commandant Saïd Abid ordonna l’arrêt de l’opération.

« Deux ans après l’indépendance, des Algériens reproduisaient entre eux les sanctions collectives que nous avait infligées l’ordre colonial », écrit-il. Il voit dans ces violences précoces un avertissement qui n’a pas été entendu : « Si nous avions pris le temps de regarder lucidement ce que portaient comme potentiel de violence ces tragédies, peut-être que nous aurions fait l’économie des horreurs qui nous ont dévastés dans les années 90. »

Ces souvenirs ne sont pas convoqués pour la seule mémoire. Saïd Sadi en fait le matériau d’une transmission politique. Il revient sur les histoires racontées par son père, les souvenirs des anciens, les épisodes de résistance et les expériences politiques accumulées dans le village. Pour lui, cette mémoire vécue n’est pas un simple héritage familial : elle constitue une matière politique que l’État et les élites ont trop souvent négligée. « C’est dans ces lieux de vie oubliés par les slogans de la pensée unique » que se sont écrites, affirme-t-il, certaines des pages les plus vraies du destin collectif.

« Nous avons pris un mauvais départ en 1962 »

De cette mémoire, Saïd Sadi tire un diagnostic plus large sur l’Algérie indépendante. « Nous avons pris un mauvais départ en 1962 », affirme-t-il, citant une formule du défunt colonel Salah Boubnider. Depuis, estime-t-il, chaque équipe dirigeante condamne celle qui l’a précédée avant d’être à son tour rejetée par celle qui lui succède.

La sortie de cette mécanique passe, selon lui, par « un reset intégral de notre logiciel politique ». Saïd Sadi appelle à « tout mettre à plat », « sans colère ni désir de revanche », mais aussi « sans tabou ni censure », afin de prendre enfin en considération un « réel national » occulté depuis les premières années de l’indépendance.

Ce reset concerne aussi la définition de l’identité nationale. Amazighité, arabité, islamité et francité, écrit-il, ne suffisent pas séparément à définir l’Algérie. Les singularités du pays « ne doivent pas être opposées les unes aux autres », mais « s’additionner » pour construire une nation où aucune composante ne craindrait d’être effacée par une autre.

Depuis Aghribs, Saïd Sadi propose ainsi une bataille sur le récit national : repartir des territoires, des mémoires et des expériences concrètes plutôt que d’une identité fabriquée d’en haut.

« La génération de novembre et de la Soummam a libéré un territoire, celle d’avril 80 a libéré les consciences », conclut-il, en disant attendre des générations suivantes qu’elles trouvent désormais « les voies de la libération citoyenne ».