La Soummam avait posé un principe de pouvoir avant même que la guerre n’en fixe le véritable détenteur. Le 20 août 1956, à Ifri Ouzellaguen, Abane Ramdane, Larbi Ben M’hidi, Krim Belkacem, Amar Ouamrane, Zighoud Youcef, Lakhdar Bentobbal et les responsables réunis autour d’eux décident que le politique doit primer sur le militaire et l’intérieur sur l’extérieur.
La Soummam ne fixe pas seulement une hiérarchie politique. Elle donne aussi à l’ALN une structure nationale plus cohérente, avec des Wilayas, des grades et des niveaux de commandement harmonisés. L’appareil militaire qui pèsera ensuite sur le pouvoir est donc aussi, en partie, un produit de la Soummam.
La Soummam avait organisé le pouvoir autour de ceux qui faisaient la guerre sur le territoire. Les chefs de Wilaya commandaient les hommes, collectaient l’argent, administraient les réseaux et maintenaient le lien avec les populations. L’extérieur apportait les armes, la diplomatie et les relais.
Puis la guerre a changé de géographie.
Les frontières marocaine et tunisienne, ouvertes après 1956 aux flux d’armes et de recrues, deviennent progressivement des murs. Les barrages français coupent les maquis de leurs bases arrière. La ligne Morice, les mines, les barbelés électrifiés, l’artillerie et la surveillance aérienne rendent les passages toujours plus coûteux. La fermeture des frontières coûte désormais cher en hommes à chaque tentative de passage.
À partir de là, la guerre ne produit plus les mêmes forces des deux côtés de la frontière. Les hommes qui parviennent à rester à l’intérieur continuent de porter le poids principal de la guerre, mais ils s’affaiblissent. Ceux qui restent derrière les frontières sont moins directement frappés par les grandes opérations menées contre les maquis, tout en participant aux combats de frontière. Ils s’accumulent, s’entraînent et s’organisent.
Maurice Challe accélère encore ce mouvement à partir de 1959. Ses grandes opérations frappent les principaux massifs, désarticulent des unités, coupent des réseaux et réduisent l’espace dans lequel les Wilayas peuvent manœuvrer. Les regroupements de populations compliquent l’approvisionnement, les cadres tombent et les effectifs se réduisent. L’intérieur reste le cœur symbolique de la Révolution au moment même où il cesse progressivement d’en être le centre matériel.
Ce déplacement militaire s’accompagne, plus tôt, d’un déplacement politique. Larbi Ben M’hidi est arrêté en février 1957 et assassiné peu après. Abane Ramdane est marginalisé puis tué au Maroc en décembre de la même année.
Au Caire, en août 1957, l’équilibre issu de la Soummam est remanié par des responsables qui l’avaient eux-mêmes adopté. Krim Belkacem participe à cette révision. L’organisation mise en place un an plus tôt demeure, mais les règles politiques qui devaient l’encadrer commencent à céder. Avec Lakhdar Bentobbal et Abdelhafid Boussouf, Krim occupe désormais le premier rang d’une direction installée à l’extérieur.
La création du GPRA en 1958 donne à la Révolution un gouvernement, une diplomatie et une représentation internationale. Ferhat Abbas puis Benyoucef Ben Khedda incarnent cette légitimité politique. Le GPRA ne contrôle pourtant pas l’ensemble de l’appareil militaire. À l’ouest puis à la tête de l’état-major général créé en 1960, Houari Boumediene commande des forces nombreuses, structurées et principalement stationnées hors du territoire.
Krim reste puissant. Boussouf contrôle un appareil considérable. Bentobbal compte parmi les hommes forts de la Révolution. Ben Khedda dirige le gouvernement. Boudiaf et Aït Ahmed portent la légitimité des fondateurs. Les uns ont des fonctions, des réseaux, une histoire ou une légitimité. Boumediene, lui, contrôle une chaîne de commandement.
La Soummam pouvait proclamer la primauté du politique parce que, en 1956, le politique était encore adossé aux forces de l’intérieur. À mesure que celles-ci s’épuisent, cette primauté correspond de moins en moins au rapport de force réel.
La direction de la Révolution s’est déplacée hors du territoire et les barrages ont séparé les maquis d’une part croissante de leurs hommes et de leurs armes. Ceux qui combattent à l’intérieur gardent la légitimité du terrain, mais le pouvoir matériel se concentre progressivement ailleurs.
Au printemps 1962, l’indépendance approche sur un rapport de force profondément déséquilibré. Les Wilayas de l’intérieur sortent de plusieurs années de combats, affaiblies par les barrages et les grandes opérations françaises, avec une légitimité immense mais des moyens réduits. Aux frontières, des unités plus nombreuses et mieux encadrées se sont constituées. Elles ont subi d’autres formes de combat sans connaître l’usure continue imposée aux maquis de l’intérieur.
La crise de l’été 1962 ne crée pas ce déséquilibre. Elle le révèle. Ben Khedda peut invoquer le GPRA. Krim Belkacem a signé les accords d’Évian. Boudiaf peut rappeler son rôle dans le déclenchement de Novembre. Les chefs des Wilayas portent les sacrifices de leurs maquis. En face, Ahmed Ben Bella apporte à l’état-major un leadership politique et la légitimité d’un des chefs historiques. Boumediene apporte la force organisée qui manque aux autres.
Quand les unités des frontières entrent dans la compétition pour le pouvoir, les principes de la Soummam ne suffisent plus à arbitrer le conflit. Ils appartiennent à une architecture conçue pour une guerre dont les rapports de force ont changé.
La Soummam a été dépassée parce que les forces qui donnaient un contenu à ses principes ont été progressivement affaiblies tandis qu’un autre centre de puissance se constituait hors du territoire. Les dernières années de guerre ont défait les conditions qui permettaient de maintenir la primauté du politique et celle de l’intérieur.
En 1956, Abane et Ben M’hidi avaient un ordre politique appuyé sur la réalité des maquis. En 1962, Ben Khedda avait un gouvernement, Krim avait Évian, Boudiaf avait Novembre et Aït Ahmed la légitimité des chefs historiques. Mais Boumediene avait le rapport de force.
Et c’est ce rapport de force, bien davantage que les textes, qui a écrit la suite.