À Djemâa Beni Habibi, vendredi 28 août, la catastrophe avait cessé d’être une succession de vidéos nocturnes et de bilans d’incendies en cours. Elle était là, au fond d’une longue tranchée, dans l’alignement des cercueils entourés par des milliers d’habitants. Le Premier ministre Sifi Ghrieb, dépêché sur place par le président de la République, a assisté aux funérailles aux côtés des familles et des secouristes.
Les cercueils rendaient visible ce que les chiffres officiels ne permettaient toujours pas de mesurer. Plusieurs jours après le basculement des feux vers les zones habitées, aucun bilan humain national consolidé n’avait encore été rendu public. Une liste nominative établie par Nozha Khelalef à partir des avis de décès, des familles et de publications locales comptait vendredi 151 noms pour Jijel et précisait qu’elle restait incomplète. À Skikda aussi, des victimes ont été inhumées à Oum Toub. Béjaïa et Tizi Ouzou ont également pleuré des morts.
À Jijel, le décompte n’était d’ailleurs pas terminé. La Protection civile a lancé la recherche de personnes portées disparues dans la région de Djemâa Beni Habibi, avec une équipe pédestre d’une centaine d’agents et une unité cynotechnique. Pendant que les morts étaient enterrés, d’autres familles attendaient encore de savoir.
Le pays vient à Jijel
Sur les routes menant vers Jijel, des camions et des fourgons chargés d’eau, de nourriture, de médicaments et de produits de première nécessité ont commencé à arriver de plusieurs régions. Des convois ont été annoncés depuis M’sila, El Oued, Oum El Bouaghi et ailleurs. Yalidine a annoncé mettre gratuitement ses capacités de transport à disposition pour acheminer les dons vers les zones sinistrées.
Quand l’urgence frappe, la société raccourcit les distances. Des gens qui ne se connaissent pas chargent des camions pour des villages qu’ils n’ont parfois jamais visités. Associations, particuliers, commerçants et jeunes organisent les départs.
À mesure que les convois affluent, leur coordination devient à son tour indispensable. Des appels venus de Jijel demandent aux convois de ne pas s’arrêter dans les seuls centres urbains et de se renseigner avant de décharger. Les besoins les plus lourds sont parfois plus loin, dans des mechtas où les maisons ont brûlé, où l’électricité a disparu et où des familles ont perdu leurs bêtes, leurs vergers et leur outil de travail.
À El Ancer, Ouled Askeur, Djemâa Beni Habibi, Ouled Yahia Khadrouche, Taksena et dans d’autres zones frappées, l’aide alimentaire soulage l’urgence. Elle ne reconstruit ni une maison, ni une exploitation, ni un troupeau.
La solidarité populaire ne peut se substituer à une politique publique. Elle est un secours, pas un système de gestion de catastrophe. Sa force devrait être intégrée à une organisation capable d’identifier les besoins, de cartographier les villages touchés, d’éviter les doublons et de garantir l’accès aux zones les plus isolées.
L’État face à la chaîne de décision
Les funérailles renvoient aussi aux heures précédentes, lorsque les flammes progressaient vers les habitations et que des villages cherchaient encore des moyens, des informations et parfois une voie d’évacuation.
Les témoignages publiés pendant la crise décrivent un danger qui changeait d’échelle plus vite que l’information officielle. À Taksena, le feu menaçait l’hôpital. Ailleurs, des citoyens combattaient les flammes avec des citernes, des tuyaux et des branches, aux côtés des pompiers et des militaires. Ces scènes montrent le courage de ceux qui étaient sur le terrain, mais elles laissent entière la question de la conduite de la crise, de celui qui devait disposer de la vision d’ensemble et décider du moment où il fallait changer d’échelle.
Une catastrophe de cette taille exige plus qu’une addition de moyens. Elle suppose une chaîne de décision claire, capable de croiser les données météo, la topographie, l’état des routes, la proximité des habitations et la disponibilité des secours. À quel seuil ordonne-t-on une évacuation ? Quand considère-t-on que les capacités engagées ne suffisent plus ? Qui décide de concentrer les moyens ou de solliciter un appui extérieur ?
La communication officielle rend cette chaîne de responsabilité encore plus difficile à lire lorsqu’elle présente presque chaque déplacement comme effectué « sur instruction du président de la République ». À force de faire remonter toute initiative au sommet, le pouvoir transforme les institutions en simples relais et finit par y concentrer aussi la responsabilité politique.
On ne peut attribuer au sommet le mérite de chaque initiative lorsque l’action réussit puis disperser les responsabilités lorsque la crise révèle des défaillances. Si le président doit apparaître comme l’origine de chaque décision, il assume aussi politiquement les échecs d’un système où la responsabilité propre des ministres et des autres échelons devient difficile à identifier.
L’urgence d’après l’urgence
Les flammes ont aussi révélé la vulnérabilité d’un monde rural qui ne peut être réduit à son couvert forestier. Dans ces villages, la forêt se mêle aux maisons, aux vergers, aux pâturages et aux élevages. Quand le feu les atteint, il emporte avec lui les troupeaux, les récoltes, les revenus et parfois la possibilité même de rester.
Des images montrent des troupeaux morts sur les routes ou dans des exploitations. Des habitants parlent de maisons inhabitables et de familles qui n’ont plus rien à y remettre. L’urgence va donc rapidement se déplacer vers l’évaluation des dommages, l’indemnisation et la reconstruction. Des appels à créer un mécanisme public spécifique pour indemniser les victimes et relancer l’agriculture sont déjà apparus dans le débat.
Cette étape sera plus longue que l’incendie lui-même. Il faudra savoir ce qui a été perdu, quelles exploitations peuvent repartir, quelles familles doivent être relogées et quelles infrastructures doivent être reconstruites autrement plutôt que simplement remises à l’identique.
Il faudra surtout tirer les leçons avant l’été prochain. Chaque saison ne peut recommencer par les mêmes appels au civisme, les mêmes colonnes de fumée et la même course aux moyens lorsque le feu est déjà dans les villages. La prévention commence bien avant la première flamme. Elle passe par l’entretien, la surveillance, l’accès aux massifs, la cartographie des zones d’interface entre forêt et habitat et des plans d’évacuation connus des populations.
Le système d’alerte doit également parler aux habitants avant que Facebook ne leur annonce le danger. Un message officiel utile ne dit pas seulement qu’un incendie est « en cours ». Il dit où il va, quelles routes fermer, quels villages évacuer et où se rendre. Dans une crise où le vent peut déplacer le front en quelques minutes, l’information est elle-même un moyen de secours.
Le moment des comptes
L’afflux des caravanes vers Jijel ne doit pas servir à transformer la catastrophe en un récit consolant de solidarité nationale. Cette solidarité existe, elle est massive et nécessaire. Mais elle ne dispense pas les institutions d’apprendre ce qui s’est passé.
À Djemâa Beni Habibi, les cercueils ont été enterrés sous les yeux d’un État venu partager le deuil. À quelques kilomètres, des équipes continuaient de chercher des disparus. Sur les routes, les convois affluaient. Dans les villages, des familles faisaient l’inventaire de ce qu’elles avaient perdu.
Il faudra répondre à des questions précises. Quand l’alerte a-t-elle été donnée ? Quand les zones habitées ont-elles été considérées comme menacées ? Quels moyens étaient disponibles et qui pouvait en demander davantage ? Quels plans d’évacuation existaient ? Pourquoi des habitants ont-ils eu le sentiment d’être seuls face au feu ? Et comment éviter que la prochaine catastrophe repose encore, dans ses premières heures, sur l’improvisation et le courage individuel ?
La société a montré qu’elle savait se mobiliser. Ses camions roulent aujourd’hui vers Jijel. À l’État de faire en sorte que, lors de la prochaine catastrophe, cette solidarité vienne renforcer un système qui fonctionne plutôt que combler ses vides.