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Incendies : la solidarité ne peut pas remplacer l’État


À Jijel, des habitants tentent de contenir les flammes avec les moyens disponibles. La solidarité s’est organisée rapidement, sans pouvoir se substituer à un dispositif d’anticipation et de gestion de crise.

Les Algériens font ce qu’ils savent faire lorsque la catastrophe frappe. Ils ouvrent leurs maisons, collectent de l’eau, des médicaments et des vivres, mettent des camions à disposition et organisent désormais des caravanes vers les villages sinistrés. À Jijel, comme hier en Kabylie ou ailleurs, la société s’est mise en mouvement avant même que l’ampleur du désastre soit connue.

Cette solidarité est une force. Elle ne doit pas devenir un système de gestion des catastrophes par défaut.

Ce qui s’est passé à Jijel, Béjaïa et Tizi Ouzou pose une question plus profonde que celle du nombre de camions de pompiers ou d’avions disponibles. L’Algérie dispose de moyens, y compris aériens. Des pompiers ont combattu les flammes dans des conditions extrêmes. L’armée a engagé des Beriev et des hélicoptères. Des renforts ont été envoyés. Et pourtant, des villages ont été encerclés, des habitants ont affronté les flammes avec des citernes et des tuyaux, un hôpital a été menacé et le bilan humain, trois jours après, reste encore impossible à établir publiquement.

Le problème est donc aussi celui du système.

Une politique de gestion des risques commence bien avant le premier départ de feu. Elle cartographie les zones les plus vulnérables, débroussaille, entretient les pistes, contrôle les points d’eau, prépositionne les moyens lorsque les températures et le vent annoncent une journée dangereuse. Elle possède surtout un dispositif d’alerte capable de prévenir une population avant que le feu arrive derrière sa maison.

Puis vient la crise. Là encore, il faut une chaîne de décision qui sache changer d’échelle. Dix foyers peuvent être une affaire de Protection civile. Cinquante foyers simultanés dans plusieurs wilayas deviennent un problème national. Quand les avions disponibles doivent choisir entre plusieurs villages menacés, le moment est venu de renforcer le dispositif, pas d’attendre qu’il soit débordé pour le constater.

Cela suppose aussi d’avoir défini à l’avance le seuil à partir duquel l’Algérie sollicite une aide extérieure. Il n’y a aucune humiliation à demander des bombardiers d’eau, des hélicoptères ou des équipes spécialisées à des pays amis. Les États beaucoup mieux équipés le font régulièrement. La souveraineté consiste à décider. Elle ne consiste pas à laisser brûler une montagne pour prouver qu’on peut l’éteindre seul.

Une véritable gestion de crise doit également produire de l’information. Pas seulement le nombre de foyers et d’appareils engagés. Les citoyens doivent savoir où se trouve le danger, quelles routes emprunter, quelles zones évacuer, où sont accueillis les sinistrés et, lorsque le pire est arrivé, combien de personnes sont mortes. Le silence et les chiffres dépassés ne rassurent personne. Ils ouvrent la voie aux rumeurs et à la défiance.

Il faudra enfin résister à une facilité. Celle de célébrer la « solidarité du peuple » comme si elle pouvait solder la question de la responsabilité publique. Les caravanes d’aide sont admirables. Elles ne devraient jamais servir d’alibi à l’impréparation.

Les citoyens peuvent apporter des bouteilles d’eau, des couvertures et des vivres. Ils peuvent même, comme on l’a vu à Jijel, prendre un tuyau et essayer de retenir le feu. Mais ils ne peuvent pas construire à la place de l’État un système d’anticipation, d’alerte, de commandement et de secours.

C’est à cela que sert un État quand la forêt commence à brûler.