Chargement ...

Les égoutiers de la République

Une fillette de huit ans est insultée, une militante qui la défend est livrée à la meute et un ancien chef de parti vole au secours de l’homme à l’origine du scandale. L’affaire révèle une convergence inquiétante entre propagande politique, police morale et intimidation numérique.


Publication d’Amel Hadjadj exhumée pour alimenter la campagne contre elle. Capture d’écran.

Tout commence par une enfant de huit ans. Anouar Sayoud la voit entrer dans une échoppe, observe sa tenue et la qualifie de « petite prostituée » dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. Le parquet de Boufarik le poursuit pour discrimination et atteinte à la vie privée de l’enfant.

L’affaire devient plus révélatrice lorsque le procès change de cible. Des femmes qui dénoncent ses propos sont à leur tour désignées. Leurs anciennes publications sont exhumées, des captures circulent, des comptes appellent à les signaler. Amel Hadjadj, militante féministe et fondatrice du Journal féministe algérien, est particulièrement visée. Les captures consultées montrent insultes sexuelles et intimidations. Un adulte insulte une enfant, des femmes protestent, puis on enquête sur les femmes.

C’est dans ce climat qu’intervient Abderrazak Makri. L’ancien président du MSP aurait pu défendre les garanties judiciaires. Il choisit un autre terrain.

Dans son texte, Makri présente Anouar Sayoud comme un homme ayant voulu appeler à la pudeur et au respect des valeurs de la société. L’insulte faite à l’enfant devient une regrettable maladresse. Il met surtout en cause les pressions de groupes qu’il juge hostiles aux traditions de la majorité conservatrice.

L’enfant disparaît du raisonnement. Son âge et l’insulte passent derrière une autre menace : ceux qui voudraient imposer leurs valeurs à la société.

Makri ne dirige pas les comptes qui attaquent Amel Hadjadj. Ce n’est pas nécessaire. Au moment où une meute transforme les dénonciatrices en accusées, son discours lui fournit le récit dont elle a besoin. En bas, on insulte. Plus haut, on réclame des poursuites. Puis arrivent les mots présentables : religion, valeurs, traditions, majorité.

Une vieille industrie qui change de cible

L’Algérie connaît déjà cette mécanique. Pendant des années, les « mouches électroniques » ont prospéré sous les publications des journalistes, militants et opposants pour transformer toute critique en procès de loyauté.

Un journaliste parle d’économie, elles répondent Maroc. Il enquête sur une institution, elles répondent sionisme. Il cite un document officiel, elles lui réclament une preuve d’amour à la patrie. Toute critique du pouvoir vaut à son auteur l’étiquette « Hizb França ». Face à une question précise, elles répondent à tout, sauf à la question.

En 2020, Twala avait documenté de l’intérieur une cellule de propagande mobilisée pour défendre le cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika : trois équipes se relayaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec jusqu’à 240 recrues. L’existence passée d’une industrie organisée est établie. Leurs circuits actuels restent opaques.

Qui paie aujourd’hui ? Quels comptes appartiennent encore à des dispositifs structurés et lesquels relèvent du bénévolat patriotique ? Le constat peut être plus inquiétant : la méthode a survécu à ceux qui l’avaient industrialisée.

Elle a même débordé son terrain d’origine. La féministe trop libre rejoint le journaliste trop critique devant le même tribunal numérique. L’un serait un traître à la nation, l’autre une menace contre la société. Les accusations diffèrent, leur fonction reste la même : transformer une opinion en faute.

La mouche rencontre le gardien de la morale

Propagande politique et conservatisme social ne sont pas identiques. Mais ils ont appris à parler une langue étonnamment proche.

L’un dit traître, l’autre dépravé. Aux uns, la souveraineté sert de rempart, quand les autres brandissent les « constantes ». Ici, on soupçonne Paris, Rabat ou Tel-Aviv. Là, le féminisme ou l’homosexualité deviennent les ennemis désignés. Tous fabriquent le même personnage : l’Algérien dont les idées le rendraient moins algérien que les autres.

C’est là que commence la responsabilité du pouvoir. Non parce qu’il faudrait lui attribuer chaque injure sous pseudonyme, mais parce qu’un système peut bénéficier d’une police sociale qu’il n’a pas besoin de commander. Il suffit que chacun comprenne quelles cibles peuvent être attaquées et quelles accusations transforment une controverse en affaire de police ou de justice.

Le citoyen surveille alors le citoyen, archive ses publications, constitue son dossier et interpelle lui-même les autorités. La République externalise la police des consciences et trouve des volontaires pour assurer gratuitement la permanence.

La violence verbale n’est jamais seulement verbale

L’Algérie devrait pourtant connaître le prix des mots. À l’orée de la décennie noire, Abdelhamid Mehri mettait en garde contre la violence verbale. Il répétait qu’elle conduit à la violence tout court. L’avertissement importe ici davantage que la formule.

Une décennie plus tard, Mohamed Lamari posait un autre diagnostic. En juillet 2002 à Cherchell, le chef d’état-major déclarait : « Le terrorisme est vaincu mais l’intégrisme est intact. » Il ajoutait que cet intégrisme continuait de « fabriquer encore des terroristes » et que la bataille restante était politique, économique et idéologique.

Près d’un quart de siècle plus tard, les kalachnikovs ont presque disparu du paysage quotidien. Le logiciel, lui, n’a jamais été désinstallé.

On ne monte plus nécessairement au maquis. La meute a pris une autre forme. On diffuse des captures d’écran, on constitue des dossiers contre une féministe, un journaliste ou un militant, puis viennent l’injure, le signalement et la prétention à décider qui appartient vraiment à la communauté nationale.

C’est là que la fascisation rampante prend son sens. Il ne s’agit pas de prétendre que l’Algérie de 2026 est celle de 1992, mais de reconnaître une mécanique ancienne : fabriquer l’ennemi par les mots avant de justifier ce qu’on lui fera subir.

Quand le pouvoir laisse faire

La responsabilité du pouvoir est lourde lorsqu’il rétrécit l’espace médiatique, criminalise certaines paroles et tolère des campagnes de harcèlement contre des voix critiques ou progressistes. En affaiblissant les médias indépendants, il fragilise aussi son meilleur bouclier contre la propagande étrangère : des rédactions crédibles, capables d’enquêter et d’être crues.

L’affaire Sayoud-Hadjadj résume cette pente. Une enfant est insultée. La justice poursuit l’auteur. Mais une autre justice se met presque aussitôt en marche dans la société. Elle ne cherche bientôt plus qui a humilié l’enfant, mais quelles femmes devront payer pour l’avoir dénoncé.

Makri aurait pu opposer une digue à ce renversement. Il a préféré s’inquiéter du sort de l’homme à l’origine du scandale et présenter ceux qui le dénoncent comme une menace pour les valeurs de la majorité.

Une société commence à se fasciser lorsque celui qui commet l’injustice peut devenir la victime, celui qui la dénonce le suspect et la meute le porte-parole autoproclamé de la nation.

Les égoutiers de la République n’ont alors même plus besoin qu’on leur indique où creuser. Ils connaissent déjà le chemin.