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Incendies : la communication officielle, l’autre désastre

Cinq jours après les incendies meurtriers, le bilan humain officiel reste figé à douze morts. Pendant ce temps, l’État détaille ses moyens, célèbre la solidarité et nourrit le soupçon criminel. À Jijel, le silence sur les victimes révèle une autre défaillance : celle de l’information publique.


Abdelmadjid Tebboune lors de la réunion consacrée aux incendies, le 30 août 2026. Le président y a notamment évoqué des « captures » transmises par des citoyens parmi les éléments à communiquer aux services de sécurité.

La Protection civile compte les foyers presque heure par heure, l’État détaille les avions engagés et les blessés transférés. Mais cinq jours après les incendies meurtriers, le bilan humain officiel reste celui annoncé dans les premières heures. Entre silences, célébration de la solidarité et défense de l’image du pays, la communication publique s’est progressivement éloignée de ce que la catastrophe exigeait d’abord : informer.

Le soir du 26 août, le ministre de l’Intérieur Saïd Sayoud annonce douze morts : cinq à Jijel, quatre à Béjaïa et trois à Tizi Ouzou. Cinquante-quatre blessés sont alors recensés. Dans les publications officielles consultées jusqu’au 31 août, ce bilan national n’a pas été actualisé.

Entre-temps, la réalité visible avait changé d’échelle. Le 28 août, le Premier ministre Sifi Ghrieb assistait à Djemâa Beni Habibi, à Jijel, aux funérailles collectives des victimes. Le communiqué de ses propres services décrit les cercueils, les familles et « l’ampleur de la tragédie », mais ne donne aucun nombre de morts. Le même jour, le Premier ministre rencontrait les familles et annonçait leur prise en charge, toujours sans nouveau bilan consolidé.

Samedi 29 août à 7 heures, la Protection civile pouvait établir que 118 incendies avaient été éteints sur 123 en vingt-quatre heures. Dimanche, les autorités d’Oran annonçaient précisément l’évacuation par avion de quatorze brûlés depuis Jijel vers l’hôpital spécialisé. L’administration sait donc compter les incendies, les interventions et les transferts médicaux. C’est le nombre des morts qui reste bloqué au premier bilan.

Il n’est pas anormal qu’un bilan évolue lentement après une catastrophe. Des corps doivent être identifiés, des disparus recherchés et des informations recoupées. Mais l’incertitude peut elle-même être communiquée. Un bilan provisoire peut distinguer morts confirmés, personnes recherchées, blessés hospitalisés et identifications en cours. L’État n’est pas tenu de connaître immédiatement le chiffre définitif. Il doit dire ce qu’il sait et ce qu’il ne sait pas encore.

Le récit prend la place du bilan

La prise de parole d’Abdelmadjid Tebboune, samedi après sa visite aux brûlés hospitalisés à Zéralda, a déplacé le récit vers un autre terrain. Le président a longuement salué l’élan populaire, qui fait selon lui « la fierté d’appartenir à l’Algérie », avant d’ajouter « aime qui veut, déteste qui veut ». Il a répondu à ceux dont les analyses sur le pays seraient erronées, célébré les moyens de l’État, l’ANP et une Protection civile « citée en exemple dans le monde ». Il a également évoqué de possibles « mains criminelles », tout en disant ne pas vouloir parler de complot. Aucun nouveau bilan humain n’accompagnait cette déclaration.

La catastrophe devient ainsi le support d’un discours sur l’Algérie, sa cohésion, ses capacités et le regard que ses détracteurs porteraient sur elle. Or les familles n’ont pas besoin qu’on leur démontre la solidité du pays. Elles ont besoin de savoir combien de personnes sont mortes, combien sont encore recherchées, où sont les blessés et ce qui s’est passé.

Le 29 août au soir, l’APS consacrait un article aux familles de blessés qui « saluent la mobilisation totale de l’État et l’élan de solidarité populaire ». L’État documente ainsi abondamment sa mobilisation et les témoignages qui la valorisent, alors que le tableau national des victimes reste absent.

Le lendemain, lors de la réunion du 30 août avec les walis, Abdelmadjid Tebboune a demandé que les informations et indices recueillis auprès des citoyens soient transmis aux services de sécurité. Il a évoqué des « captures » montrant, selon lui, des incendies éloignés déclenchés simultanément vers une heure du matin, lorsque le vent baisse. C’est ainsi que se construit le soupçon, alors que les données techniques des enquêtes ne sont pas publiques. Une telle simultanéité peut aussi avoir des causes électriques connues, notamment liées à l’humidité et à l’état des isolateurs, que les données du réseau permettraient de vérifier.

Le récit de la maîtrise s’installe ainsi avant même que l’État ait établi le coût humain de la catastrophe.

La société construit sa propre information

L’organisation de l’aide a révélé le même vide. Dès les premières heures, des collectes et convois sont partis de nombreuses wilayas vers Jijel et Béjaïa. Les réseaux sociaux ont servi à identifier les besoins, les points de collecte et les destinations, parfois presque comme des centres opérationnels improvisés.

Le Croissant-Rouge algérien avait certes activé son dispositif le 27 août, avec douze ambulances, des véhicules et des équipes envoyées notamment vers Jijel et Béjaïa. Mais ce n’est que le 29 août qu’il a officiellement annoncé l’ouverture de ses points de collecte de dons. Une grande partie de l’aide citoyenne avait déjà construit ses propres circuits.

Dans plusieurs cas, les caravanes citoyennes ont déchargé directement leurs vivres dans la rue ou les ont remis à des relais locaux plutôt que de passer par le Croissant-Rouge. La solidarité s’est organisée au plus court, entre donateurs et sinistrés.

C’est aussi une défaillance de communication publique. Dans une catastrophe, informer n’est pas une activité destinée à protéger l’image d’une institution une fois les opérations engagées. L’information fait partie de l’opération elle-même. Elle doit dire où avance le feu, qui doit évacuer, quelles routes restent praticables, où l’aide manque et combien de personnes sont mortes ou portées disparues.

Cinq jours après le début du désastre, l’État communique avec précision sur ses moyens, ses déplacements et sa mobilisation. Il continue pourtant de laisser sans réponse la donnée la plus élémentaire : combien de vies les incendies ont-ils emportées ? À Jijel, ce silence finit par devenir une information en lui-même.