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Su-30 au Sahel : l’ambition régionale face au système fossilisé

Dans cette contribution, Samir Bouakouir* voit dans le déploiement de Su-30 algériens au Niger un tournant dans la doctrine de sécurité nationale. Il y lit le signe d’une ambition régionale longtemps contenue, mais estime que cette évolution stratégique restera incomplète tant qu’elle ne s’accompagnera pas d’une transformation du système politique.


Des chasseurs Su-30 de l’Armée nationale populaire déployés à Niamey, au Niger, le 30 août 2026.

Des Soukhoï Su-30 algériens dans le ciel du Niger. L’image est forte. Elle l’est d’autant plus qu’elle bouscule une doctrine de sécurité longtemps pensée à l’intérieur de nos frontières. Ce qui se joue au Sahel ne concerne plus seulement nos voisins. Cela touche directement notre sécurité, notre souveraineté et, désormais, notre capacité à agir au-delà de notre territoire.

Simple adaptation aux bouleversements du Sahel ou évolution plus profonde de notre traditionnelle doctrine de non-ingérence ? La question mérite d’être posée, d’autant que cette évolution, désormais autorisée par la Constitution, s’est opérée sans véritable débat national.

Le monde dans lequel notre doctrine de sécurité a été conçue n’existe plus. Au Sahel, moins encore qu’ailleurs. Le droit international recule devant les rapports de force, tandis que les règles invoquées par les puissants lorsqu’elles servent leurs intérêts disparaissent dès qu’elles les contrarient.

L’Algérie semble en tirer les conséquences sur le plan militaire. Elle commence à penser sa sécurité au-delà de ses frontières, à élargir sa profondeur stratégique et à adapter sa doctrine aux nouvelles menaces.

L’Algérie reste attachée au principe d’intangibilité des frontières, l’un des fondements historiques de sa diplomatie. Si ce principe protège les souverainetés, il ne peut devenir une frontière mentale de notre pensée stratégique.

D’In Amenas au Sahel la menace n’a plus de frontières

La Libye aurait dû mettre fin à nos dernières illusions stratégiques. En 2011, l’intervention franco-britannique, poussée notamment par la France de l’aventurier Nicolas Sarkozy, a contribué à pulvériser l’État libyen. Armes, combattants et réseaux armés ont alors essaimé dans le Sahel, embrasant le Mali et déstabilisant progressivement toute la région.

En janvier 2013 à In Amenas, des hommes armés venus de l’extérieur frappent l’un des poumons énergétiques du pays. La menace régionale venait d’atteindre directement un intérêt stratégique vital de l’Algérie.

L’attaque ébranle également l’appareil sécuritaire. Les défaillances révélées participent à la remise en cause du DRS et à la recomposition des rapports entre services, état-major et présidence. L’affaiblissement du général Toufik, son départ puis la disparition du DRS s’inscrivent dans cette séquence, sans qu’In Amenas puisse, à lui seul, expliquer l’ensemble de cette recomposition.

La leçon dépasse In Amenas. Une crise née à l’extérieur peut frapper nos intérêts vitaux et provoquer des secousses jusqu’au sommet de l’État.

Le bouleversement du Sahel s’inscrit désormais dans une confrontation stratégique beaucoup plus large. Des puissances hostiles aux intérêts algériens cherchent à remodeler notre environnement régional. L’Irak, la Libye, la Syrie et les bouleversements qui atteignent aujourd’hui le Sahel ne constituent pas une simple succession de crises indépendantes. Ils s’inscrivent dans une même logique stratégique, celle du « Grand Moyen-Orient », fondée sur la recomposition des équilibres régionaux, l’affaiblissement des États, leur fragmentation et l’exploitation des fractures ethniques, communautaires et territoriales.

Groupes djihadistes, trafics, séparatismes, fractures ethniques, États affaiblis deviennent alors autant de leviers possibles entre les mains de puissances hostiles. Nul besoin de fabriquer le chaos lorsqu’il existe déjà. Il suffit de l’exploiter, d’attiser les fractures et de transformer les faiblesses d’une région en instruments de pression contre l’Algérie.

C’est là que les « Su-30 » prennent tout leur sens. Non pour intervenir partout, mais pour ne laisser personne décider à notre place de l’ordre qui se construit autour de nous.

La non-ingérence ne signifie pas l’impuissance. Défendre notre souveraineté exige désormais de penser notre profondeur stratégique au-delà de notre territoire.

À l’intérieur le danger est l’immobilisme

La menace extérieure ne doit cependant pas servir à masquer nos propres fragilités. Une fois la frontière franchie dans notre pensée stratégique, il faut regarder ce qui se passe de l’autre côté du miroir, à l’intérieur du pays.

L’Algérie connaît des faiblesses structurelles. Une économie maintenue sous perfusion de la rente, des institutions vidées de leur substance par des décennies d’autoritarisme, une jeunesse qui ne croit plus aux promesses et cherche son avenir ailleurs, un pouvoir coupé de sa société et une société qui ne se reconnaît plus dans ceux qui prétendent parler en son nom.

À cela s’ajoutent les fractures régionales, linguistiques ou identitaires que certains cherchent régulièrement à instrumentaliser. Notre diversité est une richesse lorsqu’elle s’inscrit dans une communauté nationale soudée. Elle devient une vulnérabilité lorsque le pouvoir échoue à construire une citoyenneté suffisamment forte pour transcender les appartenances particulières.

Plus préoccupantes encore sont les divisions au sommet du pouvoir. Lorsque les centres de décision se déchirent, leurs rivalités cessent d’être de simples affaires internes. Elles ouvrent des brèches, comme celles de 2015, dans lesquelles les puissances hostiles peuvent s’engouffrer, jouer des ambitions, exploiter les rancœurs, soutenir certains intérêts contre d’autres et transformer les luttes de pouvoir en instruments de leur propre stratégie. Une puissance étrangère n’a pas toujours besoin de déstabiliser un État de l’extérieur. Il lui suffit d’apprendre à manœuvrer ses divisions de l’intérieur.

Le syndrome Bouteflika

Les décideurs n’ont toujours pas tiré les leçons des dernières années de la présidence Bouteflika. Le véritable danger est peut-être là, dans ce que l’on pourrait appeler le syndrome Bouteflika.

Un système finit par confondre la stabilité du pays avec la permanence d’un homme, puis la continuité de l’État avec la survie du pouvoir qui le dirige. Les institutions s’effacent progressivement derrière les personnes, les équilibres informels remplacent les règles et chacun finit par redouter davantage le changement que l’immobilisme.

Nous savons pourtant où a conduit cette logique. Lorsqu’un État dépend d’un homme, de son entourage et d’équilibres précaires entre clans et centres de pouvoir, l’affaiblissement du sommet finit inévitablement par contaminer l’ensemble de l’édifice institutionnel.

Un État solide ne se construit pas autour de dirigeants irremplaçables. Il se construit autour d’institutions capables de leur survivre.

S’accrocher à un système politique à bout de souffle ne protège donc pas l’État. Un pouvoir incapable de se réformer accumule les frustrations, affaiblit les institutions et approfondit la défiance.

L’immobilisme n’est pas la stabilité. À terme, il devient une menace.

Une armée forte ne suffit pas à faire un État fort

C’est ici seulement que l’extérieur et l’intérieur se rejoignent.

L’Algérie comprend progressivement qu’elle ne peut plus défendre sa sécurité extérieure avec les doctrines d’hier. Elle doit désormais comprendre qu’elle ne pourra pas davantage assurer sa sécurité intérieure avec les structures politiques d’un autre âge.

Voilà la contradiction fondamentale.

Nous avons compris que les bouleversements du monde imposaient de revoir notre doctrine militaire. Nous refusons encore d’admettre que ces mêmes bouleversements condamnent un système politique figé dans ses certitudes, ses réflexes et ses méthodes autoritaires et répressives.

Les « Su-30 » peuvent repousser la menace, défendre nos intérêts et projeter notre puissance au-delà de nos frontières. Ils ne peuvent reconstruire des institutions affaiblies, rendre sa crédibilité à la parole publique ni combler le fossé qui s’est creusé entre l’État et la société.

Il faut alors désigner clairement le problème. Le système politique lui-même est devenu une vulnérabilité stratégique. À force de concentrer la décision, de marginaliser la société, d’affaiblir les contre-pouvoirs, de neutraliser la représentation politique et de confondre stabilité de l’État avec survie du système, il finit par affaiblir ce qu’il prétend protéger.

On ne peut pas projeter l’armée dans le XXIe siècle tout en maintenant le pays prisonnier d’un système politique fossilisé. À force de vouloir préserver le système pour protéger l’État, on finira par fragiliser l’État pour sauver le système.

Si un avion de chasse peut franchir le mur du son, aucun pays ne franchit celui de l’Histoire avec un pouvoir qui n’a pour seule obsession que sa survie.

La réforme politique n’est donc plus seulement une exigence démocratique. Elle est devenue une exigence de puissance, de souveraineté et de sécurité nationale.


*Ancien cadre dirigeant du FFS.