Ce qui s’est produit à Ceuta les 30 et 31 juillet n’était pas, selon les analystes de la Police nationale espagnole, la simple convergence de dizaines de milliers de personnes attirées par une frontière momentanément accessible.
Dans un rapport de 55 pages remis à la juge María Tardón de l’Audiencia Nacional, le Centre national d’immigration et des frontières, CENIF, décrit un processus préparé, coordonné et exécuté en plusieurs phases. Le document a été demandé par la magistrate pour déterminer notamment si l’arrivée massive pouvait résulter d’une « action concertée ou dirigée ». Le rapport, révélé le 1er septembre par El Español, a depuis été exploité par la presse espagnole, notamment El País et RTVE.
Le ministère espagnol de l’Intérieur avait évalué à environ 72 000 le nombre de personnes ayant pénétré à Ceuta. Le rapport policier travaille, lui, sur une fourchette allant de 75 000 à 85 000 participants. Une masse humaine d’une ampleur que les réseaux criminels de passeurs suivis par le CENIF n’avaient, selon les enquêteurs, ni les moyens ni la capacité de mobiliser dans un délai aussi court.
Le CENIF n’a retrouvé, dans les groupes, profils et téléphones habituellement surveillés dans les milieux du trafic de migrants, aucune trace montrant que ces organisations avaient lancé la mobilisation. Elles auraient en revanche profité de la situation par la suite pour organiser le passage clandestin de certaines personnes de Ceuta vers la péninsule.
Une mécanique en plusieurs temps
Pour les analystes espagnols, plusieurs éléments excluent le hasard. Le choix des points de passage, les horaires, les profils successivement mobilisés et l’évolution des flux répondent à une même logique.
Avant 11 heures le 30 juillet, les premières arrivées sont principalement constituées de jeunes hommes, généralement marocains, dont certains disposent de combinaisons en néoprène, de palmes ou de dispositifs de flottaison. Le profil change ensuite. Jusqu’à 22 heures apparaissent davantage de familles, de femmes, d’enfants et de ressortissants subsahariens. Dans la soirée et le lendemain, les jeunes hommes redeviennent majoritaires.
Le CENIF interprète cette succession comme une tactique de saturation. La première phase aurait concentré les moyens espagnols sur les sauvetages en mer et l’accueil. L’arrivée de personnes vulnérables aurait ensuite réduit davantage les possibilités d’intervention des forces de sécurité et contribué à épuiser la capacité de gestion du dispositif frontalier.
Environ 90 % des personnes entrées à Ceuta sont retournées rapidement au Maroc. Le rapport estime que la migration n’était donc, pour la majorité des participants, pas l’objectif final. Il la décrit comme une couverture permettant de concentrer une population considérable sur la frontière et de provoquer son débordement.
La mobilisation passe aussi par les réseaux sociaux. Les appels circulent d’abord sur Facebook, Instagram et TikTok avant de se déplacer vers des groupes WhatsApp où apparaissent des indications plus opérationnelles. Le rapport comptabilise 1 974 messages le 30 juillet dans les groupes observés, soit une hausse de 3 363 % par rapport au précédent maximum quotidien enregistré avant le 28 juillet. Plus de 90 % des numéros identifiés utilisent un préfixe marocain.
Le CENIF avait lui-même détecté le danger avant les événements. Le 29 juillet, il diffuse une note aux postes frontaliers de Ceuta et Melilla annonçant pour le lendemain un risque d’entrées par voie maritime et de franchissements coordonnés de la clôture. Le niveau de risque est qualifié d’« extrême ».
Mais, c’est sur le comportement des forces marocaines que le rapport devient le plus sensible.
Des agents marocains dans le dispositif
Les analystes relèvent d’abord une présence policière et militaire inhabituellement faible du côté marocain pendant les premières heures. Ils décrivent ensuite des agents en uniforme donnant des indications sur les itinéraires à emprunter et parlent dans leurs conclusions d’un « guidage actif » des groupes vers les lieux de passage.
Le document s’intéresse également à des hommes en civil filmés au milieu des rassemblements. Les policiers espagnols les qualifient d’« agents dynamisateurs ». Ils les distinguent des personnes cherchant à franchir la frontière par leur comportement. Certains circulent à contre-courant des groupes, observent leur progression, donnent des indications, aident à franchir des obstacles, filment les déplacements ou restent en communication téléphonique. Des images analysées dans le rapport les montrent également en interaction avec des agents marocains en uniforme.
Ces constatations conduisent le CENIF à retenir une permissivité, une facilitation et un contrôle du mouvement par des membres des forces marocaines. Le rapport ne remonte pas jusqu’à une chaîne de commandement.
Le directeur général de la Police espagnole, Francisco Pardo, a indiqué ne pas avoir eu connaissance du rapport avant sa transmission à la juge. Celle-ci avait demandé aux enquêteurs de ne pas en communiquer le contenu à leur hiérarchie pendant son élaboration.
Le CENIF décrit ainsi une mobilisation préparée, des horaires et des itinéraires organisés, une succession calculée des profils et une capacité de mobilisation supérieure à celle des réseaux de passeurs qu’il surveille. Il attribue en outre à des membres des forces marocaines un rôle actif dans le guidage des groupes vers Ceuta.