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Le Makhzen, son village Potemkine et ses citoyens jetables

Le Makhzen dépense des milliards pour vendre un Maroc moderne, prospère et conquérant. Mais il suffit qu’une frontière s’entrouvre pour que des dizaines de milliers de ses citoyens se précipitent vers Ceuta. Le décor tient tant que personne ne cherche la sortie. Dès que la fuite commence, le village Potemkine s’effondre.


Des migrants marocains franchissent la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta, jeudi 30 juillet 2026. Photo : Antonio Sempere/AP.

La façade s’est déchirée à l’aube du 30 juillet 2026. Selon le ministère espagnol de l’Intérieur, environ 50 000 personnes, en immense majorité marocaines, ont franchi irrégulièrement la frontière de Ceuta. Près de 25 000 avaient déjà regagné le Maroc le lendemain. Au moins 41 personnes sont mortes, principalement noyées en tentant de contourner à la nage la digue du Tarajal. À Melilla, 130 autres personnes sont parvenues à entrer, dont de nombreux mineurs.

Ces chiffres pulvérisent le récit du « miracle marocain ».

Le pouvoir expose ses ports, ses autoroutes, son train à grande vitesse, ses stades et ses complexes touristiques comme les preuves d’une réussite éclatante. À l’étranger, il entretient ses relais, achète de l’influence et commercialise l’image d’un royaume stable, réformateur et irrésistible.

Mais un pays ne se mesure pas seulement à la quantité de béton qu’il coule. Il se juge aussi au nombre de citoyens qui souhaitent encore y vivre.

Sur ce terrain, le bilan est moins photogénique.

Les jeunes qui ont couru vers Ceuta ne cherchaient pas à rejoindre le Maroc de demain. Ils fuyaient celui d’aujourd’hui. Ils ont affronté la mer, les clôtures, la police et la mort pour atteindre quelques kilomètres carrés placés sous une souveraineté que Rabat présente comme une occupation.

Le symbole est ravageur. Le Makhzen revendique Ceuta et Melilla au nom de l’intégrité territoriale. Des Marocains veulent les rejoindre précisément parce qu’elles échappent à son autorité. Pour le palais, ce sont des terres à libérer. Pour une partie de sa jeunesse, ce sont des territoires où se libérer du royaume.

Voilà ce que devient le nationalisme officiel lorsqu’il rencontre la réalité.

La misère comme arme diplomatique

Une lecture de cette vague soutient que le Makhzen a délibérément relâché la surveillance afin de faire pression sur l’Espagne. Rabat avait déjà été accusé d’avoir utilisé cette méthode lors de la crise de Ceuta de mai 2021.

La manœuvre n’est pas encore établie. Mais si elle l’était, elle ne rendrait pas la fuite moins réelle. Elle rendrait seulement le régime plus méprisable.

Un pouvoir peut ouvrir une frontière. Il ne peut pas inventer en quelques heures 50 000 personnes prêtes à la franchir.

Le désespoir existait déjà. Il était nourri par le chômage, les inégalités, l’abandon des territoires, la concentration des richesses et l’absence d’horizon. Le Makhzen aurait simplement décidé d’utiliser, contre Madrid, la misère que sa propagande s’emploie habituellement à cacher.

Lorsque le palais veut vanter le royaume, ces jeunes n’existent pas. Lorsqu’il veut peser sur l’Espagne, ils deviennent utiles. Leur détresse sert de levier, leur corps devient un message diplomatique et leur mort éventuelle entre dans le coût de l’opération.

Ce sont des citoyens jetables.

Le régime les retient par la force lorsque leur départ l’embarrasse. Il les laisse avancer lorsque leur fuite peut servir. Il ne leur donne aucune raison de rester, mais exige d’eux une fidélité tapageuse au trône, au drapeau et à l’intégrité territoriale.

Un pays construit pour être photographié

Le village Potemkine marocain n’est pas entièrement fictif. Des infrastructures existent et des milliards sont réellement dépensés. Mais le béton sert de maquillage.

Un train rapide ne corrige pas l’abandon de régions entières. Un stade neuf ne donne pas un emploi. Un port géant ne garantit pas une vie digne à ceux qui vivent dans son ombre. Une campagne de communication ne convainc pas celui qui ne peut ni travailler, ni se loger, ni imaginer un avenir.

Le Makhzen met le pays en scène pour les investisseurs, les touristes et les chancelleries. Sa gouvernance est conçue pour la photographie officielle. Puis il découvre, chaque fois qu’une brèche s’ouvre, que les habitants du décor ne partagent pas l’enthousiasme de ses communicants.

La fuite devient alors le sondage que le pouvoir ne peut pas truquer.

Ces jeunes ne récitent pas les éléments de langage de la télévision officielle. Ils votent avec leurs pieds, parfois avec leur vie. Leur verdict est simple. Le royaume vendu comme un modèle ne leur paraît pas assez vivable pour qu’ils veuillent y rester.

La coïncidence avec le discours du trône rend l’humiliation plus complète. Pendant que le palais célébrait ses réalisations, des dizaines de milliers de Marocains livraient leur propre bilan du règne en courant vers une frontière étrangère.

Ils ne réclamaient ni réforme ni nouveau gouvernement. Une seule urgence les animait : partir.

Le Makhzen peut discipliner les partis, domestiquer les médias, neutraliser les opposants et couvrir le pays de portraits du roi. Il ne peut pas effacer l’image d’un peuple que l’on doit retenir par la police.

Le village Potemkine impressionne peut-être encore ses visiteurs.

Ses habitants, eux, cherchent la sortie.