Ports, défense, immobilier, tabac et hydrocarbures. Deux décennies de rapprochement entre Alger et Abou Dhabi ont laissé des intérêts émiratis dans plusieurs secteurs stratégiques. La rupture diplomatique ouvre désormais un dossier économique dont les contours restent à définir.
La rupture des relations diplomatiques annoncée par Alger le 10 septembre n’a été assortie d’aucune mesure contre les entreprises ou participations émiraties présentes en Algérie. Les actifs identifiables restent pour l’heure en place, des terminaux portuaires aux coentreprises de défense, en passant par l’immobilier, le tabac et les hydrocarbures.
Aucun chiffre public récent ne permet d’établir avec précision le stock total d’investissements des Émirats dans le pays. Les intérêts recensés montrent néanmoins une présence concentrée dans plusieurs secteurs sensibles de l’économie algérienne.
DP World à Alger et Djen Djen
La présence la plus visible se trouve dans les ports. DP World exploite toujours les terminaux d’Alger et de Djen Djen, près de Jijel. Son site officiel présente les deux installations comme faisant partie de son réseau algérien.
À Alger, le groupe exploite notamment deux quais de 300 mètres et une aire de terminal de 30 hectares. Djen Djen dispose de 76 hectares et d’une capacité annoncée de deux millions d’EVP par an.
Les accords ont été conclus en 2008-2009 sous la forme de coentreprises détenues à parts égales par DP World et les entreprises portuaires algériennes. Ils accordaient à l’opérateur émirati des concessions de 30 ans pour les deux terminaux. Un prospectus financier de DP World confirme l’obtention de ces concessions et le début de leur exploitation au deuxième trimestre 2009.
Sauf modification contractuelle non rendue publique depuis, elles courent encore pendant plus d’une décennie.
Des partenaires émiratis dans l’industrie de défense
La présence la plus sensible apparaît dans les documents du ministère de la Défense nationale. Le MDN continue de présenter Aabar Investment PJS, société émiratie, comme partenaire de la Société algérienne de fabrication de véhicules Mercedes-Benz de Tiaret aux côtés de l’EDIV, de la SNVI et de Daimler. Aabar apparaît également dans la Société algérienne de production de poids lourds Mercedes-Benz de Rouiba et dans la société de fabrication de moteurs allemands.
À Khenchela, la Société algérienne de fabrication de véhicules blindés légers produit les différentes variantes du NIMR 2 en partenariat avec le Groupement de promotion de l’industrie mécanique et la société émiratie NIMR Automotive.
Le ministère recense également CARACAL-Algérie, qui produit le pistolet Caracal 9 mm dans le cadre d’un partenariat entre l’Entreprise des constructions mécaniques de Khenchela et CARACAL International des Émirats.
Les documents du MDN présentent toujours ces partenariats comme faisant partie de l’appareil industriel de défense algérien, sans préciser la valeur actuelle des participations émiraties ni les modalités des contrats.
Le milliard de dollars annoncé à Moretti
À Staouéli, le projet Forum El Djazaïr donne une autre dimension à la présence émiratie. Le ministère du Tourisme recensait ce programme, porté par EMIRAL, Société algéro-émiratie de promotion immobilière, parmi les investissements touristiques réalisés en partenariat avec des étrangers.
Le tableau officiel lui attribuait un coût de 43 milliards de dinars, 1 220 lits et 700 emplois.
Les documents d’ingénierie de SGI décrivent quatre tours d’appartements, des logements en terrasse face à la mer, trois bâtiments de bureaux, une polyclinique, un centre commercial, un hôtel cinq étoiles, des appartements hôteliers, un centre de remise en forme et une marina.
Lors de la présentation du chantier en 2013, son promoteur évaluait l’investissement à environ un milliard de dollars, dont 350 millions pour les quatre tours. Le programme comprenait également quinze villas de haut standing.
Le chantier a connu d’importants retards. Les tours sont néanmoins sorties de terre et leur commercialisation a été engagée. En 2024 puis en 2025, El Watan a fait état d’un rapport d’expertise relevant des insuffisances structurelles nécessitant une remise aux normes.
Un précédent arbitral à 228 millions de dollars
EMIRAL renvoie aussi à un autre dossier émirati beaucoup plus coûteux pour l’État algérien, celui de Dounia Park.
La Société des Parcs d’Alger et Emirates International Investment Company LLC avaient saisi en 2018 le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, le CIRDI. La fiche officielle du Centre indique que le différend portait sur un projet immobilier et reposait sur un contrat. Le tribunal a rendu sa sentence le 9 mai 2023.
Selon Global Arbitration Review, l’entité émiratie s’est vu accorder plus de 228 millions de dollars, auxquels s’ajoutent les intérêts et les frais.
Ce contentieux est distinct du traité bilatéral de protection des investissements signé entre l’Algérie et les Émirats en 2001. Le TBI est toujours répertorié comme en vigueur par la CNUCED depuis le 17 août 2002. Il contient notamment des dispositions sur l’expropriation et le règlement des différends ainsi qu’une clause de survie de vingt ans.
Tabac et hydrocarbures
Dans le tabac, la présence émiratie passe par Emirati Investors-TA, société enregistrée aux Émirats. Les comptes de Philip Morris International indiquent que STAEM, la Société des tabacs algéro-émiratie, est détenue à 51 % par cette société et à 49 % par le groupe public algérien MADAR.
Philip Morris détient lui-même 49 % d’Emirati Investors-TA et évalue son intérêt économique indirect dans STAEM à environ 25 %. Au 30 juin 2026, PMI inscrivait cette participation indirecte pour 700 millions de dollars dans ses comptes.
Dans les hydrocarbures, l’exposition émiratie passe par le fonds souverain Mubadala, qui contrôle 61,36 % de Moeve via Cepsa Holding.
Moeve, l’ancienne Cepsa, conserve des participations significatives dans quatre actifs algériens. Elle détient 49 % de RKF, 37,13 % d’Ourhoud, 11,25 % de Timimoun et 75 % de BMS selon ses comptes 2025.
Ces participations sont juridiquement détenues par une société espagnole, mais leur actionnaire de contrôle reste le fonds souverain d’Abou Dhabi.
La rupture reste politique
DP World reste présent dans les ports d’Alger et de Djen Djen. Des partenaires émiratis figurent toujours dans la documentation du MDN concernant plusieurs sociétés de l’industrie militaire. Forum El Djazaïr reste implanté sur le littoral de Staouéli. STAEM poursuit son activité et Mubadala demeure exposé aux hydrocarbures algériens à travers Moeve.
Près de deux décennies de rapprochement économique entre Alger et Abou Dhabi ont laissé des concessions portuaires, des participations industrielles, des projets immobiliers et des intérêts dans l’énergie. Leur avenir constitue désormais le versant économique d’une rupture qui, pour l’instant, reste diplomatique.