En septembre 2021, le département américain de la Justice a rendu publique la procédure visant Marc Baier, Ryan Adams et Daniel Gericke. Tous trois avaient travaillé dans le renseignement ou les forces armées américaines avant de rejoindre les intérêts des Émirats arabes unis.
L’accord de poursuites différées prévoit le versement de 1,685 million de dollars et des restrictions professionnelles. La procédure porte sur des accusations liées aux règles américaines d’exportation de technologies militaires, à la fraude informatique et à l’accès illégal à des systèmes. Le document judiciaire décrit l’utilisation de KARMA puis de KARMA 2, capables d’exploiter à distance les appareils ciblés. Lorsqu’une vulnérabilité cessait de fonctionner, plus de 1,3 million de dollars pouvaient être engagés pour acquérir un nouvel exploit.
Le prix payé pour remplacer une faille montre la nature du dispositif. Il s’agissait d’un marché organisé autour de la découverte, de l’achat et de l’utilisation de vulnérabilités informatiques.
L’enquête menée par Reuters avait donné un nom à l’équipe, Project Raven, et décrit son transfert vers DarkMatter, une entreprise basée aux Émirats. La procédure américaine a établi plusieurs éléments du dispositif. Des anciens membres de l’appareil américain ont travaillé pour une agence émiratie, utilisé des outils d’exploitation à distance, puis poursuivi cette activité depuis une société installée aux Émirats.
Abou Dhabi n’avait pas acheté un simple logiciel. Il avait recruté des spécialistes formés au sein de l’appareil américain, acquis des vulnérabilités et intégré ce savoir-faire à ses capacités de renseignement.
Cinq ans plus tard, DarkMatter n’occupe plus la même place dans les sources publiques. CPX, société de G42, se présente désormais comme un fournisseur de cybersécurité pour les gouvernements, les entreprises et les infrastructures critiques. Elle propose une surveillance continue des menaces, des centres d’opérations de sécurité et du renseignement cyber.
Raven et CPX apparaissent dans deux dossiers distincts. Le premier est établi par une procédure américaine. Le second correspond à l’offre commerciale actuelle d’une société de G42. Leur point commun tient à l’investissement d’Abou Dhabi dans les compétences étrangères, les opérations cyber et les infrastructures numériques.
Le 10 septembre 2026, l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec les Émirats en dénonçant une multiplication d’« actes provocateurs ou hostiles ». La rupture a donné un relief immédiat à cet appareil déjà documenté.
Tahnoun ben Zayed au croisement de la sécurité, de l’argent et de l’IA
Le même homme apparaît au centre des secteurs qui structurent la puissance émiratie. Tahnoun ben Zayed Al Nahyan, frère du président Mohamed ben Zayed, est conseiller à la sécurité nationale depuis 2016 et vice-souverain d’Abou Dhabi.
Sa biographie officielle le place à la tête d’International Holding Company, de First Abu Dhabi Bank, de G42 et du fonds technologique MGX. Il préside également l’Artificial Intelligence and Advanced Technology Council, créé par Mohamed ben Zayed pour piloter la stratégie de l’émirat dans l’intelligence artificielle.
La sécurité nationale, une banque systémique, un conglomérat d’investissement, le principal groupe d’intelligence artificielle du pays et un fonds qui investit dans les semi-conducteurs et les centres de données se retrouvent ainsi dans le même cercle de pouvoir.
Créé en mars 2024 par Mubadala et G42, MGX investit dans les semi-conducteurs, les centres de données, les modèles d’intelligence artificielle et les technologies avancées. Son conseil réunit Tahnoun ben Zayed, Khaldoon Al Mubarak, président de Mubadala, Jassem Mohamed Bu Ataba Al Zaabi, Peng Xiao, dirigeant de G42, Martin Edelman et Ahmed Yahia Al Idrissi.
En 2026, MGX a participé à plusieurs opérations majeures. Le fonds a co-dirigé un investissement dans Anthropic, pris part à un tour de table de 20 milliards de dollars pour xAI et multiplié ses investissements dans OpenAI. En mai, il indiquait avoir participé comme co-chef de file au nouveau tour de financement d’OpenAI, sa cinquième opération dans l’entreprise. Son premier fonds a finalement été clôturé en juillet avec 49 milliards de dollars d’engagements.
G42 s’est parallèlement rapproché de Microsoft. L’entreprise américaine a investi directement 1,5 milliard de dollars dans le groupe émirati en 2024 et son président, Brad Smith, a rejoint son conseil d’administration. Microsoft a ensuite annoncé un programme d’investissement de 15,2 milliards de dollars aux Émirats, dont le partenariat avec G42 constitue l’un des volets.
À Abou Dhabi, la sécurité nationale, la banque, les capitaux, le cloud, les centres de données, la cybersécurité et l’intelligence artificielle se renforcent mutuellement. La puissance de l’appareil émirati repose aussi sur cette profondeur financière et technologique.
Le renseignement cyber s’est construit avec des compétences importées
Les Émirats ont construit leur appareil cyber comme ils ont construit leur armée. Quand une compétence leur manquait, ils sont allés la chercher là où elle existait.
Marc Baier, Ryan Adams et Daniel Gericke n’étaient pas de simples informaticiens recrutés sur le marché. Le département américain de la Justice les décrit comme d’anciens membres de la communauté du renseignement ou des forces armées américaines. Ils avaient d’abord travaillé depuis une société américaine pour une agence émiratie dans le cadre d’activités soumises aux règles ITAR. Ils sont ensuite passés au service d’une entreprise basée aux Émirats et ont continué à développer des opérations d’exploitation informatique.
KARMA permettait des attaques zero-click. Le téléphone ciblé n’avait pas besoin d’ouvrir un lien, de télécharger une pièce jointe ou de répondre à un message. L’outil exploitait la faille à distance. Le client disposait d’une infrastructure offensive adaptée aux besoins du renseignement.
Reuters avait documenté les cibles de Project Raven parmi lesquelles figuraient des militants, des responsables politiques, des diplomates et des journalistes. L’enquête montrait aussi comment d’anciens spécialistes occidentaux pouvaient rejoindre une organisation dont les critères de ciblage différaient de ceux auxquels ils avaient été soumis aux États-Unis.
À côté de cette histoire offensive, CPX, propriété de G42, commercialise des programmes destinés à « sécuriser des nations ». Sa documentation mentionne la création de centres nationaux de surveillance, la détection et la réponse aux incidents, le partage de renseignements sur les menaces et l’analyse des acteurs cyber. En octobre 2025, CPX et Microsoft ont annoncé une coopération destinée à fournir aux administrations des outils de cyberdéfense fondés sur l’intelligence artificielle.
Raven et CPX relèvent de fonctions différentes. Le premier apparaît dans une procédure américaine consacrée à des opérations offensives. Le second décrit les activités actuelles de cybersécurité de G42. La continuité se trouve dans la capacité d’Abou Dhabi à acheter des vulnérabilités, recruter des spécialistes étrangers, les intégrer à ses structures et investir dans les infrastructures numériques.
Du Presidential Guard aux mercenaires, l’expérience de la force sous-traitée
La sous-traitance militaire précède Project Raven.
En 2011, des documents révélés par The Washington Post exposent un contrat de 529 millions de dollars accordé à Reflex Responses, une société liée à Erik Prince, le fondateur de Blackwater. Le projet devait constituer une unité d’environ 800 militaires étrangers chargée de protéger des infrastructures, de mener des opérations spéciales et de répondre à des crises intérieures.
Dans le même temps, les Émirats construisaient leur Presidential Guard, une force d’élite directement liée à la direction du pays. Pour la commander, ils ont recruté l’ancien major général australien Mike Hindmarsh, ancien chef des forces spéciales australiennes. Une enquête de l’ABC a établi qu’il avait rejoint Abou Dhabi en 2010 et que d’anciens commandos et membres du Special Air Service Regiment australien avaient également intégré le dispositif. En 2016, Hindmarsh se présentait comme officier en service dans les forces armées émiraties.
Puis vient le Yémen.
En octobre 2018, la sénatrice américaine Elizabeth Warren a demandé au département de la Justice d’enquêter sur Spear Operations Group. Dans sa lettre, elle reprenait une enquête de BuzzFeed selon laquelle cette société américaine avait été recrutée par le gouvernement émirati. Son fondateur, Abraham Golan, avait déclaré avoir dirigé un programme d’assassinats ciblés autorisé par les Émirats. L’équipe comptait d’anciens militaires américains, dont Isaac Gilmore, un ancien Navy SEAL.
Mohammed Dahlan, ancien chef de la sécurité préventive palestinienne devenu proche conseiller d’Abou Dhabi, apparaît dans le récit comme l’interlocuteur des discussions. L’une des premières cibles identifiées était Anssaf Ali Mayo, responsable du parti yéménite Al-Islah à Aden. Selon les protagonistes cités dans l’enquête, l’équipe avait reçu des armes, une couverture militaire et une liste de personnes à viser. Warren demandait au département de la Justice si ces activités pouvaient violer le droit américain.
Reflex Responses, la Presidential Guard et Spear Operations Group correspondaient à trois fonctions distinctes. La première devait fournir des soldats pour protéger des infrastructures et mener des opérations spéciales. La deuxième a été placée sous le commandement d’un général australien. La troisième est accusée d’avoir mené des assassinats ciblés pour les Émirats.
Abou Dhabi a ainsi recruté hors de ses frontières des spécialistes capables d’apporter immédiatement un savoir-faire militaire, des forces spéciales à l’action clandestine. Pour un petit État, ce recours aux compétences étrangères a servi d’accélérateur.
À ces recrutements s’ajoutent des forces alliées installées sur le territoire émirati.
Paris et Washington, deux assurances stratégiques très concrètes
La France dispose depuis 2009 d’une implantation militaire permanente aux Émirats. En 2026, le ministère des Armées évaluait à environ 650 le nombre de militaires des Forces françaises stationnées aux Émirats arabes unis. Ils regroupent des moyens terrestres, aériens et navals. Depuis décembre 2025, une compagnie d’infanterie et un A400M sont stationnés en permanence à Abou Dhabi. Pendant la crise régionale de 2026, des Rafale, des hélicoptères, des moyens sol-air et des bâtiments français ont participé à la protection des emprises françaises et des partenaires de Paris.
Lorsque les Houthis ont frappé les Émirats en 2022, Paris a engagé des Rafale depuis Al-Dhafra et une batterie Crotale. Fin 2025, Emmanuel Macron rappelait encore aux militaires français présents sur place que les Émirats pouvaient compter sur la France en cas de crise.
La coopération touche aussi au renseignement de défense. Un accord signé à Abou Dhabi le 31 janvier 2024, publié au Journal officiel français en octobre 2025, organise l’échange et la protection d’informations classifiées. Le texte nomme explicitement, côté émirati, le ministère de la Défense, l’Agence du renseignement et de la sécurité de la défense et la Direction de la sécurité de la défense. Il prévoit des habilitations, des échanges chiffrés, des contrats classifiés, des visites d’installations sensibles et des procédures en cas de compromission.
Avec Washington, les chiffres donnent la profondeur de la relation. Le département d’État indiquait environ 3 500 militaires américains à Al-Dhafra et précisait que les ports émiratis accueillaient collectivement davantage de bâtiments de l’US Navy que n’importe quels ports étrangers.
En mai 2025, le ministre émirati Mohammed Mubarak Al Mazrouei et le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth ont signé une lettre créant un Major Defense Partnership. Le cadre porte sur la préparation des forces, l’interopérabilité, l’innovation, la défense aérienne et antimissile, la cybersécurité et la planification opérationnelle. Les Émirats ont simultanément rejoint le State Partnership Program avec la Texas National Guard, tandis que le Tawazun Council signait un accord avec la Defense Innovation Unit.
La relation apporte à Abou Dhabi des armes occidentales, mais aussi de l’interopérabilité, de la formation, une protection militaire et des canaux institutionnels de renseignement.
Avec Israël, la normalisation est rapidement devenue technologique et militaire
Après les accords d’Abraham, la normalisation s’est rapidement traduite par des programmes militaires précis.
En mars 2021, EDGE, groupe émirati de défense, a signé avec Israel Aerospace Industries un accord destiné à développer un système de lutte contre les drones. Le dispositif annoncé associait un radar 3D, des capteurs électro-optiques, le renseignement sur les communications, un système de commandement, du brouillage et la possibilité de prendre le contrôle informatique d’un drone adverse. La filiale émiratie SIGN4L, spécialisée dans la guerre électronique, devait travailler avec IAI à l’intégration de ces équipements.
En novembre de la même année, Abu Dhabi Ship Building, filiale d’EDGE, et IAI ont annoncé le développement d’un navire de surface autonome de 17 mètres. ADSB devait concevoir la plateforme et intégrer les charges utiles. IAI devait fournir le système autonome. Les missions envisagées comprenaient le renseignement, la surveillance, la reconnaissance, le contrôle des zones littorales, la détection des mines, la guerre anti-sous-marine et le lancement de véhicules à décollage vertical.
Un troisième accord concernait l’électro-optique. EDGE et IAI prévoyaient d’ouvrir aux Émirats un centre chargé d’entretenir et de commercialiser les familles de capteurs POP, MiniPOP et MOSP. Selon les modèles, ces systèmes associent des caméras de jour, de l’imagerie thermique, de la poursuite automatique, des télémètres et des désignateurs laser pour des plateformes terrestres, aériennes ou navales.
Ces accords complètent les apports français et américains. Ils montrent les domaines technologiques choisis par Abou Dhabi dès les premiers mois de la normalisation. Les partenariats occidentaux inscrivent les forces émiraties dans des dispositifs militaires durables. La coopération israélienne ouvre un accès direct à des savoir-faire dans les capteurs, la guerre électronique, les systèmes autonomes et le renseignement technique.
Le groupe EDGE revendique des compétences allant des plateformes et missiles à la cyberdéfense, à la guerre électronique et au renseignement. En s’associant à IAI, il a réduit le temps nécessaire pour bâtir une industrie nationale dans ces secteurs.
De la Libye au Soudan, la projection laisse des traces matérielles
En Libye, les experts des Nations unies avaient identifié au moins un drone Wing Loong I émirati sur la base d’Al-Khadim dès juin 2016. Leur rapport de 2019 examine ensuite les débris de frappes menées autour de Tripoli et identifie des missiles Blue Arrow BA-7. Le panel note que cette munition est intégrée au Wing Loong II et conclut à des transferts émiratis au profit des forces de Khalifa Haftar, en violation de l’embargo sur les armes.
À Assab, en Érythrée, l’ONU a documenté une présence militaire émiratie, des avions de transport, des hélicoptères et des infrastructures portuaires. Les données AIS examinées par les experts montrent que le Swift-1 a effectué des dizaines de rotations entre Assab et Aden pendant la guerre au Yémen.
À Berbera, au Somaliland, les experts de l’ONU ont examiné l’accord qui permettait l’installation d’une base militaire émiratie. Ils ont estimé que l’implantation et le transfert de matériel pouvaient soulever un problème au regard de l’embargo sur la Somalie. Le port commercial de Berbera est parallèlement exploité par DP World et relié à Jebel Ali par plusieurs services maritimes réguliers. La base et le port offrent ensemble un point d’appui entre le Golfe et la Corne de l’Afrique.
À Bosaso, le panel de l’ONU a obtenu le plan de vol d’un C-17 de l’armée de l’air émiratie. L’appareil, identifié sous l’indicatif UAF 1225, se trouvait sur place en mars 2020 lors d’une livraison signalée à la Puntland Maritime Police Force.
Le Soudan fournit le dossier le plus récent.
En janvier 2025, le Trésor américain a sanctionné Capital Tap Holding, une société basée aux Émirats et dirigée par le Soudanais Abu Dharr Abdul Nabi Habiballa Ahmmed. Le Trésor affirme qu’elle a fourni de l’argent et du matériel militaire aux Forces de soutien rapide de Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemedti. Les sanctions visent également Capital Tap Management Consultancies, Capital Tap General Trading et Creative Python, décrite comme une structure utilisée pour dissimuler certaines transactions.
Amnesty International a ensuite identifié des bombes guidées chinoises GB50A et des obusiers AH-4 de 155 millimètres utilisés ou capturés au Soudan. L’organisation a conclu qu’ils avaient très probablement été réexportés par les Émirats. Abou Dhabi rejette cette conclusion et affirme ne livrer des armes à aucun camp.
En mai 2025, la Cour internationale de Justice a rayé l’affaire portée par le Soudan contre les Émirats pour défaut manifeste de compétence. La décision a clos la procédure sans se prononcer sur la réalité des livraisons alléguées.
Quand les traces approchent l’Algérie
Depuis la rupture du 10 septembre, l’appareil émirati prend un relief particulier pour l’Algérie. La Libye partage sa frontière, tandis que le Tchad, le Niger, le Mali et le Soudan appartiennent au même espace de circulation des armes, des trafics, des avions et des alliances.
Dans cet environnement, Abou Dhabi a déjà projeté des drones, des avions, des armes, des instructeurs, des capitaux et des sociétés intermédiaires. Cette superposition donne un contenu concret aux interrogations sur la guerre hybride.
Des appareils relient les Émirats à la Libye orientale, au Tchad et à la Corne de l’Afrique. Des groupes comme EDGE, G42, CPX et IHC prolongent cette présence dans la défense, la cybersécurité, l’intelligence artificielle et la finance. Les accords avec Paris, Washington et Israel Aerospace Industries ajoutent des bases, des canaux de renseignement, des systèmes de défense aérienne, de guerre électronique et des technologies autonomes.
Autour de Tahnoun ben Zayed se rejoignent la sécurité nationale, les fonds d’investissement, les banques, l’intelligence artificielle et le cyber. Les anciens du renseignement américain ont apporté des outils offensifs. Les militaires étrangers ont structuré des forces d’élite. L’ONU a retrouvé des drones émiratis en Libye et suivi des infrastructures et des mouvements militaires de la mer Rouge à Bosaso.
L’influence émiratie voyage en avion, en drone, en logiciel, en contrat et en capital. C’est assez concret pour être suivi.