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Comment Abou Dhabi s’est placé entre l’Algérie et ses fournisseurs allemands

Cette enquête de Twala met au jour les liens entre les capitaux d’Abou Dhabi, les groupes allemands et les projets industriels et militaires algériens. En 2009, Aabar détenait une participation chez Daimler et sa maison mère IPIC contrôlait Ferrostaal, au moment où ces groupes entraient en Algérie. Des documents judiciaires britanniques éclairent aussi le rôle d’Ahmad El-Husseini, homme d’affaires libanais établi à Abou Dhabi et intermédiaire de l’industrie allemande de défense.


Une frégate MEKO A-200AN de la marine algérienne. Le marché conclu avec TKMS comprenait un circuit distinct pour la fourniture de l’armement, via Federal Development.

À l’été 2009, lorsque le fonds Aabar Investments annonce son arrivée dans l’industrie mécanique algérienne, il ne se présente pas seul. Autour de lui figurent cinq groupes allemands, Daimler, Ferrostaal, Rheinmetall, Deutz et MTU Friedrichshafen. Les ministères algériens de la Défense et de l’Industrie sont parties au projet. Tiaret, Aïn Smara et Oued Hamimime doivent accueillir les chaînes de production. Ferrostaal est désigné maître d’œuvre et les autres Allemands apportent licences, technologies et composants.

Aabar n’est pourtant pas un simple bailleur de fonds venant chercher des partenaires en Allemagne. Quelques mois plus tôt, en mars 2009, il a injecté 1,95 milliard d’euros dans Daimler en achetant 96,4 millions d’actions nouvellement émises, soit alors 9,1 % du constructeur. Daimler qualifie lui-même l’opération de coopération stratégique. La société mère d’Aabar, l’International Petroleum Investment Company, IPIC, contrôlée par le gouvernement d’Abou Dhabi, vient de son côté de prendre 70 % de Ferrostaal.

Le dispositif place donc Abou Dhabi à plusieurs endroits de la même chaîne. Aabar détient 49 % dans des sociétés mixtes créées avec des entreprises publiques algériennes. Il est actionnaire important de Daimler. IPIC contrôle Ferrostaal, chargé de conduire le projet industriel. Et Rheinmetall, Deutz et MTU complètent l’offre technologique allemande. Khadem Al Qubaisi préside alors Aabar tout en dirigeant IPIC. Mohamed Badawy Al-Husseiny est le directeur général d’Aabar. Il faut retenir ce dernier nom pour éviter une confusion importante. Mohamed Badawy Al-Husseiny, dirigeant d’Aabar, n’est pas Ahmad Mohammed El-Husseini, le Libanais qui apparaîtra dans les contrats d’armement.

Aabar au cœur des usines militaires

Le montage annoncé en 2009 se retrouve quelques années plus tard dans le capital des entreprises algériennes. À Rouïba, la Société algérienne de production de poids lourds Mercedes-Benz, SAPPL-MB, créée en juillet 2012, appartient à 34 % à la SNVI, 17 % à l’EDIV relevant du ministère de la Défense et 49 % à Aabar. Daimler est le partenaire technologique. Le bilan officiel du secteur public marchand chiffre l’investissement à 58,5 milliards de dinars et la capacité prévue à 15 000 camions et 1 500 bus par an.

À Tiaret, la SAFAV-MB reproduit presque exactement la formule avec 34 % pour l’EDIV/MDN, 17 % pour la SNVI et 49 % pour Aabar. Daimler fournit la technologie. Le projet représente 150 millions d’euros, dont 53 millions souscrits au capital, pour une capacité annoncée de 6 000 Sprinter et 2 000 Classe G par an. En 2016, la distribution et l’après-vente sont confiés à Algerian Motors Services Mercedes-Benz, détenue à son tour à 34 % par l’EDIV, 17 % par la SNVI et 49 % par Aabar.

Le militaire apparaît plus directement à Aïn Smara, près de Constantine. Rheinmetall Algérie est constituée en 2011 pour fabriquer notamment le blindé Fuchs 2. La partie algérienne détient 51 % du capital, contre 24,5 % pour Aabar. Les 24,5 % restants sont répartis entre Ferrostaal, avec 19,5 %, et Rheinmetall, avec 5 %.

Le capital émirati est ainsi présent dans les coentreprises algériennes et chez les groupes allemands qui leur fournissent leurs technologies.

Ferrostaal, le point de jonction

C’est Ferrostaal qui permet de passer de cette architecture institutionnelle au monde beaucoup plus discret des intermédiaires.

IPIC avait acheté 70 % de l’entreprise allemande à MAN en 2009. Mais Ferrostaal se retrouve ensuite au centre d’enquêtes allemandes pour corruption concernant des contrats antérieurs. Fin 2011, MAN reprend la participation d’IPIC pour 350 millions d’euros avant de céder Ferrostaal au groupe hambourgeois Münchmeyer Petersen & Co, MPC.

À peine IPIC sorti, un autre acteur d’Abou Dhabi entre dans le tour de table. Commodore Contracting, société de construction contrôlée dans les faits par Ahmad Mohammed El-Husseini, prend 25 % de MPC Industries, le nouveau propriétaire de Ferrostaal. Une décision de la High Court britannique publiée depuis confirme que Commodore UAE faisait partie du groupe d’investisseurs de MPC propriétaire de Ferrostaal.

Ce montage établit une continuité autour du même industriel allemand. Ferrostaal passe d’un contrôle majoritaire du fonds souverain d’Abou Dhabi à un actionnariat comprenant la société d’un intermédiaire libanais établi dans l’émirat, alors même que Ferrostaal joue un rôle central dans les projets algériens.

Ahmad El-Husseini est né au Liban en 1951 et a construit l’essentiel de ses affaires aux Émirats dans le BTP. Une procédure devant la High Court britannique permet aujourd’hui de voir derrière ces sociétés. Commodore Contracting Company LLC et Al-Tadamun Glass & Aluminium avaient pour actionnaire majoritaire enregistré Sheikh Tahnoon Bin Saeed Bin Shakhboot Al Nahyan, membre de la famille Al Nahyan. La cour précise toutefois qu’il était admis entre les parties qu’El-Husseini en était le bénéficiaire économique et qu’il dirigeait les sociétés.

Une autre structure est encore plus importante pour les projets algériens. Federal Development Establishment, ou Federal, appartenait juridiquement à Sheikh Tahnoon Bin Saeed Bin Shakhboot Al Nahyan. Un accord du 8 mars 2010 donnait à Ahmad El-Husseini le pouvoir de la gérer et lui accordait 75 % de ses bénéfices nets. C’est cette Federal que l’on retrouve deux ans plus tard au milieu d’un des plus importants marchés navals conclus par l’Algérie.

Des sous-marins aux frégates algériennes

El-Husseini travaillait avec l’industrie allemande de défense avant même cette opération. Des documents internes exploités par Correctiv et Stern montrent qu’en 2007, une structure associant ThyssenKrupp et Ferrostaal l’avait engagé pour aider à vendre des sous-marins, notamment à l’Algérie. Une commission de 5 % était prévue. Des auditeurs s’étaient interrogés sur la valeur ajoutée de cet intermédiaire sans implantation algérienne. La justification consignée dans leurs documents était qu’El-Husseini entretenait de bonnes relations avec un conseiller du président algérien, dont le nom n’est pas donné.

En 2011, ThyssenKrupp Marine Systems, TKMS, vend à la marine algérienne deux frégates MEKO A-200AN dans un ensemble évalué à environ 2 milliards d’euros. TKMS devait livrer les bâtiments avec leur armement. Plutôt que d’acheter directement munitions, torpilles et missiles aux fabricants, sa filiale de Singapour signe fin 2012 avec Federal, dirigée par El-Husseini, un contrat portant initialement sur environ 300 millions d’euros. Federal achète ensuite l’ensemble du paquet à Rheinmetall.

Le détour est bien documenté : Algérie – TKMS – Singapour – Federal à Abou Dhabi – Rheinmetall en Allemagne. ThyssenKrupp a indiqué qu’un audit effectué par des avocats externes n’avait trouvé aucune preuve concrète d’irrégularité dans le marché algérien. Mais Correctiv, ZDF et Stern ont établi qu’environ 50 millions d’euros du circuit n’avaient finalement pas atteint Rheinmetall. Le groupe allemand réclamait notamment 37 millions d’euros à Federal.

Une autre affaire opposant Rheinmetall à El-Husseini portait sur 15 millions d’euros de rémunération liée à un contrat avec la marine émiratie. Une enquête pénale allemande avait conduit à un mandat d’arrêt puis à une inculpation en 2019. Le tribunal régional de Lüneburg, en Allemagne, a finalement rejeté l’acte d’accusation et la procédure a été clôturée en 2020.

Parallèlement, les enquêtes de Correctiv, ZDF et Stern ont documenté ses liens avec plusieurs responsables politiques et diplomatiques allemands, parmi lesquels l’ancien chancelier Gerhard Schröder, l’ancien ministre de l’Intérieur Otto Schily, Bodo Hombach et le diplomate Dieter Haller. Des paniers de vins furent également adressés au bureau de Frank-Walter Steinmeier.

Le réseau plutôt que l’investissement

Les documents consultés par Twala donnent une autre clé de lecture de l’implantation émiratie en Algérie. Le premier niveau est financier. Aabar et IPIC achètent des positions dans Daimler et Ferrostaal. Le deuxième est industriel. Ces mêmes groupes allemands deviennent les fournisseurs de technologies des joint-ventures montées avec le ministère algérien de la Défense. Le troisième est celui de l’intermédiation. Autour de Ferrostaal, Rheinmetall et ThyssenKrupp apparaît Ahmad El-Husseini, dont les sociétés relient Abou Dhabi aux marchés militaires et aux réseaux politiques allemands.

El-Husseini n’était pas un courtier isolé opérant depuis Abou Dhabi. Le Libanais évoluait depuis des années au contact de la famille régnante et de Mohammed ben Zayed. L’ancien ambassadeur d’Allemagne aux Émirats, Jürgen Steltzer, a raconté qu’il avait accompli pour les cheikhs au pouvoir des « missions politiques spéciales ». Le Financial Times a également retracé ses liens avec MBZ et plusieurs figures de premier plan d’Abou Dhabi.

Cette proximité se lit dans la structure de ses affaires. Federal Development, la société utilisée dans le marché des frégates algériennes, était juridiquement détenue par Sheikh Tahnoon Bin Saeed Bin Shakhboot Al Nahyan. Un accord conclu en mars 2010 en confiait la gestion à El-Husseini et lui attribuait 75 % des bénéfices nets. Les documents judiciaires britanniques consultés par Twala permettent d’établir précisément ce montage et d’identifier le partenaire émirati du Libanais.

Correctiv décrit El-Husseini comme un intermédiaire disposant d’excellents contacts avec les familles régnantes et les acheteurs d’armes du Moyen-Orient. ThyssenKrupp, Ferrostaal et Rheinmetall ont eu recours à ses services dans leurs démarches commerciales. En Algérie, son nom apparaît ainsi au cœur des circuits reliant les industriels allemands, Abou Dhabi et les grands contrats d’armement.

Ferrostaal est le point de jonction documenté entre le capital d’Aabar et d’IPIC, les coentreprises algériennes et les circuits allemands de l’armement. Dans le marché des frégates, Ahmad El-Husseini intervient à travers Federal Development.