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Algérie-Mali : l’ICG décrypte les ressorts d’une détente inattendue

Alger et Bamako ont surpris les observateurs en annonçant la réouverture de leurs espaces aériens et le retour de leurs ambassadeurs, mettant fin à quinze mois d'une crise diplomatique sans précédent. Dans un rapport intitulé « Algérie-Mali : consolider la détente », l'International Crisis Group (ICG) analyse les ressorts de ce rapprochement imprévisible et met en garde contre sa fragilité.


Le 10 juillet 2026, l’Algérie annonçait la réouverture de son espace au trafic aérien malien et le retour de son ambassadeur à Bamako. Le jour même, le gouvernement malien de transition répondait par la réciproque. Des mesures inattendues qui sonnent comme un signal fort après près de quinze mois d’une crise diplomatique sans précédent entre deux pays qui se présentaient volontiers comme des «frères» depuis leur indépendance.

C’est précisément pour analyser cette rupture et ses conséquences sur la sécurité régionale que l’International Crisis Group (ICG) a publié, le 15 juillet 2026, un rapport intitulé «Algérie-Mali : consolider la détente ». Michael Ayari, analyste de l’organisation et membre de l’équipe de rédaction de ce rapport, explique que cette étude a été réalisée dans le but de mieux comprendre «la politique étrangère de l’Algérie ». «Nous estimons qu’elle est souvent mal comprise, notamment par les partenaires occidentaux. Pourtant, l’Algérie est un acteur central de la stabilité en Afrique du Nord et au Sahel. Elle dispose d’une expérience diplomatique et sécuritaire importante, qui mérite d’être mieux connue à un moment où les relations internationales deviennent plus conflictuelles et plus imprévisibles », écrit-il.

«Marocanisation du discours»

Pour comprendre la crise algéro-malienne, l’ICG remonte à 2021 avec l’arrivée au pouvoir d’une junte militaire à Bamako, portée par un discours souverainiste radical «qui remet progressivement en cause la médiation internationale et le rôle d’Alger dans le processus de paix ». «Fin 2023, avec l’offensive militaire menée par Bamako et les mercenaires russes contre le Nord , nous avons constaté que ce discours ne ciblait plus seulement la France ou les partenaires occidentaux, mais s’étendait désormais à l’Algérie », précise Michael Ayari.

Pour l’ICG, le début de l’escalade date du 20 janvier 2024 avec les accusations proférées contre Alger par Abdoulaye Maïga, l’actuel Premier ministre qui occupait alors le poste de ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation. «A l’occasion du sommet du Mouvement des non-alignés, le ministre malien de l’Administration territoriale a accusé l’Algérie d’ingérence dans les affaires intérieures du Mali, lui reprochant d’avoir introduit un chapitre sur la crise malienne dans la déclaration finale du sommet. Bien que le gouvernement algérien ait démenti ces accusations, Bamako a annoncé, dans un communiqué daté du 25 janvier, la fin immédiate de l’accord de paix. La décision a vite été suivie d’effet : dès le mois de mars, le Mali a abrogé les décrets instituant les mécanismes de mise en œuvre de l’accord», lit-on dans le rapport.

Ce communiqué de Bamako comporte d’autres charges très graves. L’Algérie y est accusée «d’abriter sur son territoire certains groupes signataires de l’accord d’Alger, désormais qualifiés de ’’terroristes’’ » et «d’avoir favorisé la présence au Sahara du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) ». Le rapport de l’ICG cite un diplomate algérien qui évoque la « marocanisation du discours malien », ce même communiqué de Bamako faisant référence au Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK, organisation classée terroriste par l’Algérie).

«Les autorités algériennes ont fermement dénoncé ces allégations, y voyant une surenchère politique visant à masquer les revers militaires maliens dans le nord du pays. Alger a rappelé son engagement à préserver l’intégrité territoriale du Mali et la stabilité régionale – une position qu’il juge incompatible avec toute collusion avec des groupes armés hostiles à Bamako », écrit l’ICG.

Les tensions ont atteint leur paroxysme avec la destruction par l’Algérie, dans la nuit du 31 mars au 1er avril 2025, d’un drone de combat Bayraktar Akinci, le plus performant des appareils turcs livrés à l’armée malienne, qui avait violé son espace aérien. S’ensuit une cascade de ruptures : fermeture de l’espace aérien, rappel des ambassadeurs, échanges verbaux particulièrement virulents lors de l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2025. Le Burkina Faso et le Niger, partenaires du Mali au sein de l’Alliance des États du Sahel, prennent publiquement le parti de Bamako.

Le détonateur du 25 avril

Paradoxalement, c’est une offensive militaire d’une ampleur inédite qui va créer les conditions du dégel. Le 25 avril 2026, le JNIM et le Front de libération de l’Azawad — deux groupes aux agendas pourtant radicalement différents, l’un jihadiste, l’autre séparatiste touareg — lancent des attaques coordonnées simultanées sur Bamako, Kati, Gao, Kidal et Sévaré. Des explosions à l’aube dans la capitale, un hélicoptère abattu à Gao, des positions militaires prises dans le nord : c’est le choc sécuritaire le plus violent subi par la junte.

«L’alliance entre le JNIM et le Front de libération de l’Azawad (FLA) a incontestablement constitué un accélérateur. Elle a mis en évidence l’existence d’une menace sécuritaire commune qui affecte à la fois le Mali et l’Algérie et a renforcé l’intérêt des deux capitales à renouer le dialogue. Cela étant, il serait réducteur d’y voir la seule explication du rapprochement», note Ayari.

Le rapport de l’ICG tente d’éclairer sur un aspect peu connu du processus de rapprochement : le rôle de médiateurs régionaux dans la reprise du dialogue. «Il est difficile d’identifier un seul acteur décisif », nuance Michael Ayari, «la reprise du dialogue est plutôt le résultat d’efforts complémentaires menés par plusieurs pays de la région. » Il estime que le Niger a joué un rôle particulièrement important en maintenant des canaux de communication entre Alger et Bamako à un moment où les relations étaient au plus bas. La Russie aurait également facilité les échanges.

Dans la conclusion de son rapport, l’ICG considère que cette détente bilatérale n’est qu’une première étape. Pour cette organisation, l’objectif final doit être un dialogue entre le régime de Bamako et «les insurgés ».

«S’il ne s’est pas effondré, le régime malien a sérieusement vacillé le 25 avril et sa capacité à résister à de nouveaux coups de boutoir de ses adversaires est incertaine. La remobilisation des troupes et le renforcement de l’outil militaire pourront peut-être permettre de gagner du temps, mais ils ne suffiront pas à inverser une dynamique peu favorable ni, surtout, à pacifier le pays. Jusqu’à présent, Bamako a résisté à l’idée d’un dialogue avec les insurgés. Pourtant, ses chances d’infléchir durablement la situation par la seule voie militaire sont faibles. Plus que jamais, les autorités maliennes devraient envisager une issue politique à la crise, en rouvrant des discussions avec les groupes armés, conformément aux recommandations formulées par les acteurs maliens lors des multiples forums de dialogue tenus dans le pays au cours de la dernière décennie, dont le dernier remonte à 2024 », souligne le rapport de l’ICG en ajoutant que l’Algérie « qui demeure un interlocuteur clé de certains groupes armés du nord » devrait soutenir ce processus.

Risque de sabordage

Le rapport consacre un chapitre aux interférences de puissances extérieures dans le contexte de crise qui a opposé Alger à Bamako. Interrogé sur le risque de « sabordage » de la détente avec le Mali par des acteurs comme Abu Dhabi ou Rabat, Michael Ayari se montre prudent : «À Alger, le rôle croissant du Maroc et des Émirats arabes unis au Sahel est perçu avec inquiétude. Nous ne disposons pas d’éléments permettant d’affirmer que ces pays chercheraient activement à faire échouer le rapprochement entre l’Algérie et le Mali. Ce qui fragilisera le plus cette détente, ce sont avant tout les crises sécuritaires sur le terrain, les malentendus politiques ou l’absence de mécanismes de dialogue suffisamment solides.»

Le timing de la publication de ce rapport mérite d’être souligné, l’International Crisis Group ayant été pris de court par les annonces du vendredi 10 juillet. «Nous avons été surpris car nous avions fait circuler notre rapport auprès des journalistes et diplomates le 8 juillet, soit 48h avant. Nous nous sommes demandés s’il n’y avait pas un lien vu le timing. Il est clair que la médiation nigérienne a été discrète », reconnaît Michael Ayari.