Le jour de l’annonce du cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran a été le jour culminant de la guerre au Liban. Cent frappes aériennes, des dizaines de morts et des centaines de blessés. Les Libanais ont été submergés par le sang et par une vague d’interprétations pour comprendre ce qui se passait.
Quelques heures avant les frappes, nous avions déjà assisté à une course pour interpréter les clauses de l’accord de cessez-le-feu. Le duo chiite affirmait avoir été informé que le Liban était concerné. L’État, lui, n’a donné aucune réponse aux Libanais — la seule réponse semblait se trouver chez Netanyahou. Cent frappes en dix minutes.
Il aurait dû être humiliant pour l’État libanais que l’agence Reuters annonce avoir contacté le Hezbollah pour lui demander si le Liban était inclus dans l’accord américano-iranien de cessez-le-feu.
Plus humiliant encore : un député du parti déclare à la télévision Al-Jadeed que le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a confirmé au président du Parlement Nabih Berri que le Liban ferait partie de l’accord. Pour Araghchi, le Liban, c’est Nabih Berri, et non Joseph Aoun. Voilà l’une des significations du fait que la décision de guerre et de paix n’est pas entre les mains de l’État libanais.
Le contenu de cette humiliation n’est pas atténué par l’empressement de la présidence libanaise à annoncer des contacts avec les États-Unis pour tenter de faire en sorte que le Liban bénéficie, lui aussi, des effets de l’accord.
Au milieu de cette confusion, les frappes viennent aggraver encore notre désarroi. Sont-elles les derniers soubresauts de la guerre ? Ou bien la réponse au fait que le Liban est inclus dans l’accord ? L’État ne le sait pas.
Araghchi avait anticipé l’annonce de l’accord en disant à Berri ce qu’il lui a dit, et le Hezbollah avait été informé par son tuteur iranien, avant même la signature, que le Liban serait inclus. Quant à l’État libanais, ses « efforts » sont intervenus après coup, une fois l’accord déjà conclu. Tenter de réparer les dégâts relève de bonnes intentions, mais cela ressemble davantage à ce que font des retraités lorsqu’ils tentent de réconcilier d’anciens collègues en conflit.
Il n’échappe à personne que les milieux diplomatiques et politiques arabes et internationaux sont saisis de stupeur face à la disparition de l’État libanais, réduit au mieux à une organisation humanitaire aux moyens limités.
Israël menace le poste-frontière de Masnaa, seul point de passage terrestre reliant le Liban à l’extérieur. Les Libanais en viennent à compter sur les autorités de transition en Syrie pour tenter d’éviter son bombardement. Le directeur général de la Sûreté générale se rend au poste-frontière avec des journalistes, non pour annoncer sa réouverture, mais pour dire qu’aucune promesse n’a été faite en ce sens.
On interroge un ministre sur le retrait de l’armée libanaise des villages frontaliers : il répond qu’une présence « civile » de l’armée subsiste encore dans ces villages. Et la première question que vous les diplomates à l’étranger est la suivante : comment le gouvernement libanais explique-t-il l’effondrement de son récit selon lequel il aurait achevé le démantèlement du Hezbollah au sud du Litani ?
L’État libanais est cette fois prisonnier d’une impuissance plus profonde encore que lors des guerres précédentes. Son rôle humanitaire, qu’il jouait autrefois en complément du rôle militaire du Hezbollah, est aujourd’hui paralysé par une faiblesse sans précédent de ses relations avec les pays donateurs, ainsi que par une perte de confiance due au « non-respect des engagements, pourtant modestes, qu’il avait pris », selon des diplomates s’exprimant avec une franchise inhabituelle.
Dans ce vide, Nabih Berri agit, suivi par le Hezbollah, et tous deux deviennent l’État et sa voix.
Alors que le Premier ministre Nawaf Salam tient une conférence de presse au Conseil économique et social pour parler de l’importance de cette institution, le président du Parlement Nabih Berri publie un communiqué affirmant que « le Liban est inclus dans le cessez-le-feu », tandis que la présidence poursuit ses contacts avec les États-Unis pour savoir si le Liban est réellement concerné.
Berri a été clairement informé par les Iraniens que le cessez-le-feu inclut le Liban. Le président Joseph Aoun et le gouvernement libanais, eux, n’ont été informés de rien. Il y a donc une faille. Et nous, qui vivons sous les menaces constantes d’Avichay Adraee, devons en venir à remplacer notre État par celui du duo chiite, puisque c’est lui qui a quelque chose à nous dire.
Si ne serait-ce qu’une partie de ce qui circule dans les coulisses politiques, au Liban comme à l’étranger, est vraie, alors il nous faudra attendre la fin des deux semaines de trêve pour savoir si nous en faisons réellement partie ou non.