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Sortir de la rente, ou l’impossible réforme en Algérie

« Rente, institutions et changement en Algérie » de Samir Bellal démonte les illusions de réforme : en Algérie, l’économie ne manque pas de politiques — elle est prise dans un système rentier où toute décision relève d’abord du pouvoir.


Dans son dernier ouvrage, Rente, institutions et changement en Algérie — une sortie du régime rentier est-elle possible ? (Éditions Frantz Fanon), Samir Bellal reformule en profondeur les termes du problème. La question est ici n’est pas d’évaluer des politiques publiques, mais de comprendre les structures qui les rendent possibles — ou impossibles. Ce que Bellal décrit, ce n’est pas une économie déviée, mais une économie cohérente — structurée par la rente.

Bellal part d’un constat : « les politiques publiques sont soumises aux exigences du système rentier ». Autrement dit, l’économie algérienne ne souffre pas d’un déficit de réformes, mais d’un excès de cohérence interne. Cette cohérence, paradoxalement, produit l’inefficacité.

L’un des apports majeurs du livre est de montrer que, dans un système rentier, la politique économique n’est pas autonome. Elle est contrainte par un impératif premier : la reproduction de l’ordre politique. La rente pétrolière permet cette reproduction en finançant un compromis social fondé sur la redistribution plutôt que sur la production.

La postface, écrite par Jacques Ould Aoudia, résume cette logique avec une formule éclairante : le régime algérien est « clientéliste-populiste », structuré par un « habitus rentier (…) partagé du haut en bas ». Ce n’est donc pas seulement l’État qui est rentier, mais l’ensemble de la société, intégrée dans un système d’attentes et d’incitations orientées vers la captation plutôt que vers la création de valeur.

Dans ce cadre, les politiques industrielles deviennent des instruments secondaires, souvent rhétoriques. Comme le note Bellal, les orientations « développementalistes ou libérales » ne sont que des « habillages » d’un système dont la logique fondamentale demeure inchangée. La diversification est proclamée, mais rarement engagée.

Le verrou institutionnel

Le cœur de l’argument repose sur la notion de blocage institutionnel. Les institutions — formelles et informelles — organisent les arbitrages économiques de manière à privilégier la stabilité politique. Elles produisent ainsi une économie de faible productivité, mais de forte résilience politique.

L’auteur insiste sur le rôle des institutions informelles : réseaux, clientélisme, normes sociales. Ces éléments, souvent absents des analyses standard, structurent en réalité les comportements économiques. Ils expliquent pourquoi les réformes échouent : elles se heurtent à un système d’incitations profondément enraciné.

Comme le souligne Jacques Ould Aoudia dans la postface, « les formes de régulation (…) sont restées identiques depuis l’indépendance, par-delà les adaptations de surface ». La continuité institutionnelle l’emporte sur les ruptures affichées.

C’est sans doute sur la question du taux de change que l’analyse de Bellal atteint sa plus grande précision économique. L’auteur montre que la surévaluation du dinar n’est pas une erreur technique, mais un choix politique délibéré.

Un taux de change surévalué permet de maintenir un pouvoir d’achat artificiellement élevé pour les biens importés, soutenant ainsi la paix sociale. Mais ce choix a un coût : il pénalise la production nationale et décourage l’exportation. L’économie devient dépendante des importations, renforçant le cercle rentier. Le livre suggère que le taux de change est l’un des instruments par lesquels la rente est distribuée. Il ne s’agit pas seulement d’un prix, mais d’un mécanisme de transfert.

La conséquence est connue : désindustrialisation, faiblesse des exportations hors hydrocarbures, dépendance accrue aux revenus pétroliers. La « maladie hollandaise » ici n’est pas un dérèglement, mais une logique interne du régime économique.

Taux de change, un indicateur synthétique des arbitrages politiques du régime

Dans les économies rentières, le taux de change réel tend à s’apprécier sous l’effet des entrées de devises. Cette appréciation réduit la compétitivité des secteurs exposés à la concurrence internationale. En Algérie, ce phénomène est amplifié par des choix de politique économique. Le maintien d’un dinar relativement fort, combiné à des restrictions sur le marché des changes, crée une distorsion durable. Le secteur productif, en particulier industriel, se trouve pris en étau entre des coûts internes élevés et une concurrence internationale accrue.

Les données confirment ce diagnostic : la part de l’industrie manufacturière dans le PIB reste marginale, tandis que les exportations hors hydrocarbures demeurent faibles. Le taux de change devient ainsi un indicateur synthétique des arbitrages politiques du régime.

Toute stratégie de sortie de la rente implique donc une correction du taux de change réel. Mais une telle correction aurait des effets immédiats sur le pouvoir d’achat et la stabilité sociale, ce qui explique la réticence des autorités à l’engager.

C’est peut-être là que réside la principale limite — mais aussi la force — de l’ouvrage : le diagnostic est puissant, mais la sortie reste incertaine. Dans un contexte où les problèmes sont souvent mal posés, ce travail de clarification constitue déjà un apport décisif, dont il appartient désormais aux acteurs politiques de se saisir. L’auteur montre que le système est cohérent, que les acteurs ont intérêt à le maintenir, et que les institutions reproduisent cette logique. Mais il ne désigne pas clairement l’agent du changement.

Qui, dans un système où la rente est largement partagée, aurait intérêt à la remettre en cause ? L’État, bénéficiaire direct ? Les élites économiques, intégrées dans les circuits de redistribution ? La société, dépendante des transferts ?

La conclusion évoque la nécessité d’un « changement institutionnel », mais sans en préciser les conditions politiques. Or, comme le suggère l’ouvrage, toute réforme économique est d’abord une réforme du pouvoir.

Mais ce choix dépasse les instruments de politique économique. Il renvoie à une organisation plus profonde de l’économie, où les règles formelles coexistent avec des pratiques qui en déterminent l’usage réel.

Les règles écrites, les règles réelles

Le point central de l’analyse tient à l’écart entre institutions formelles et pratiques effectives. L’économie algérienne ne fonctionne pas en dehors des règles, mais selon un ordre distinct, structuré par des normes sociales et des croyances incorporées. Les comportements ne sont pas seulement dictés par le droit ou la réglementation : ils s’inscrivent dans des logiques relationnelles durables, Bellal souligne que « les comportements seront spécifiés (…) par les normes sociales et les croyances ».

Les institutions informelles ne corrigent pas le système : elles en sont le fonctionnement réel. Elles encadrent l’accès aux ressources, sécurisent les échanges et orientent les stratégies économiques. Dès lors, les institutions formelles ne disparaissent pas, mais leur effectivité dépend de leur compatibilité avec ces pratiques. Lorsqu’il y a décalage, elles deviennent inopérantes, contournées dans la pratique « derrière la façade constituée des institutions formelles, des pratiques informelles opèrent selon la logique du lien personnel ».

Ce dualisme institutionnel produit des effets économiques durables. Il favorise des comportements orientés vers la proximité et l’accès aux réseaux plutôt que vers la productivité. L’accumulation de richesse elle-même tend à s’opérer hors des mécanismes de marché : « l’accumulation privée des richesses puise davantage dans la proximité avec les réseaux clientélistes du pouvoir que dans l’effort productif ».

Dans ces conditions, les réformes institutionnelles n’échouent pas en raison de leur contenu mais de leur inadéquation avec l’environnement social. Introduire de nouvelles règles ne suffit pas si elles ne s’inscrivent pas dans les croyances et les pratiques existantes. L’économie se stabilise ainsi dans un équilibre cohérent, mais peu propice à une dynamique productive. Le blocage ne réside pas dans l’absence d’institutions, mais dans leur articulation — ou plutôt dans l’ancrage d’un système où le formel reste subordonné à l’informel.

Une économie politique de l’immobilisme

La postface ouvre néanmoins une perspective. Le reflux relatif de la mondialisation libérale pourrait redonner des marges de manœuvre aux États, en particulier pour des politiques industrielles plus actives. L’exemple de la Corée du Sud est mobilisé : un État capable de combiner protection temporaire et discipline concurrentielle.

Mais cette hypothèse suppose une capacité de contrainte que le système décrit par Bellal rend précisément improbable. Un État rentier, structuré par des logiques de redistribution et de compromis, peine à imposer les arbitrages nécessaires à une transformation productive.

Au final, le livre ne propose pas une stratégie de sortie, mais plutôt une théorie de l’immobilisme. Il montre que le système rentier n’est pas inefficace par accident, mais parce qu’il remplit une fonction, celle d’assurer la stabilité d’un ordre politique.

Sortir de la rente implique donc un coût politique élevé. Cela suppose de remplacer un système de redistribution par un système de production, avec tout ce que cela implique en termes de conflits sociaux, de recomposition des élites et de redéfinition du contrat social.

Comme le suggère la postface, « le poids de l’histoire » et la configuration du pouvoir rendent cette transition particulièrement difficile. L’économie algérienne n’est pas un système en transition, c’est un équilibre stable, quoique sous-optimal.

Samir Bellal livre une analyse rigoureuse et profondément cohérente du système rentier algérien. Il montre que la rente n’est pas seulement une ressource, mais un mode d’organisation de l’économie et de la société.

Mais en démontrant la rationalité du système, il met aussi en lumière la difficulté de le transformer. La sortie de la rente n’est pas une question technique. C’est une question politique, au sens le plus fort. Et c’est peut-être là, au-delà des variables économiques, que se joue réellement l’avenir de l’économie algérienne. Dans un système rentier, la réforme est économiquement nécessaire — mais politiquement impossible.

Samir Bellal est professeur d’économie à l’université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou. Formé à l’INPS d’Alger et à l’université Lyon 2, il a enseigné dans plusieurs universités algériennes. Ses travaux portent sur les dynamiques du régime rentier et ses blocages : il a notamment publié La crise du régime rentier (2017) et Rente, populisme et question économique en Algérie (2022), prolongeant ici une réflexion engagée de longue date sur les conditions d’une transformation économique.