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Belaïd Abdesselam, le retour d’un récit d’État

L’hommage rendu à Belaïd Abdesselam à l’Université Alger 3 n’était pas une simple cérémonie de mémoire. À travers lui, une génération d’anciens cadres remet en circulation une idée précise de l’Algérie : un État né de la guerre, armé par l’université et prolongé par l’industrie.


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La lettre dit merci. Mais elle fait davantage. Signée par Brahim Chaïb Cherif, ancien DG de la SONIC et des Douanes algériennes et adressée à des figures issues du MALG – Dahou Ould Kablia, Mohamed Tarik Bentellis et Mohamed Debah – après la Journée nationale de l’étudiant organisée le 19 mai à l’Université Alger 3, elle fixe une lecture de Belaïd Abdesselam. Il y est présenté comme « grand militant de la cause nationale, moudjahid et principal acteur » de la politique d’industrialisation conduite de 1965 à 1978.

En une phrase, tout est posé : la Révolution, l’État, l’économie. Abdesselam n’est pas seulement célébré comme un ancien responsable. Il est réinstallé dans une continuité nationale que l’Algérie officielle cherche aujourd’hui à réactiver.

Le choix du 19 mai donne à l’hommage sa portée politique. Cette date renvoie à la grève des étudiants et des examens de 1956, moment où la jeunesse scolarisée algérienne quitte l’université coloniale pour rejoindre la guerre de libération. Le documentaire projeté lors de la journée a montré le « rôle capital joué par Belaïd Abdesselam dans le déclenchement » de cette grève. Avant d’être associé aux usines et à l’État planificateur, Abdesselam est replacé parmi ceux qui ont fait de la formation des cadres un front de la guerre de libération.

L’industrialisation comme projet d’État

Le premier enjeu est mémoriel. La cérémonie ne se contente pas d’ajouter un nom au calendrier commémoratif. Elle rattache Abdesselam à une matrice fondatrice, celle d’une élite qui a rompu avec la promotion individuelle pour s’inscrire dans une cause collective. Dans un pays où la mémoire révolutionnaire est souvent récitée jusqu’à l’usure, ce rappel a une portée particulière. Il désigne l’étudiant non comme un bénéficiaire passif de l’État, mais comme un acteur possible de l’histoire.

La composition de l’assistance donne à l’hommage sa fonction réelle. Moudjahidine, anciens cadres, militaires, historiens, universitaires et étudiants y forment une chaîne de transmission. Les premiers portent l’expérience. Les seconds l’organisent en récit. Et les étudiants y reçoivent, au moins symboliquement, la charge de continuer.

Le deuxième enjeu est économique. Il est même le plus politique. Abdesselam reste indissociable de la grande expérience industrialiste de l’Algérie indépendante. La lettre rappelle qu’il a dirigé cette politique entre 1965 et 1978. Elle mentionne aussi le témoignage de Mohand Arezki Isli, ancien ministre des Transports, qui a décrit les « impacts politiques, économiques et sociaux » de cette industrialisation. Le vocabulaire est sobre, mais le sous-texte est lourd. Il ne s’agit pas seulement d’honorer un parcours, mais de remettre en débat un modèle.

Que vaut une souveraineté qui ne fabrique pas ?

Ce modèle a ses partisans, ses adversaires et ses ruines. Il incarne l’âge où l’Algérie voulait fabriquer ses cadres, ses usines, ses entreprises publiques et sa souveraineté. Et il rappelle les rigidités de l’économie administrée, les surcoûts et les impasses de la planification. Mais l’intérêt de l’hommage est précisément là. Abdesselam oblige à reparler d’une ambition que la rente, l’importation et le commerce ont longtemps rendue secondaire : produire.

Dans l’Algérie actuelle, le discours officiel parle de souveraineté économique, de réduction des importations, d’intégration industrielle, de sécurité alimentaire et de valorisation des ressources. Mais ces mots restent fragiles lorsqu’ils ne s’appuient pas sur des appareils productifs solides, des savoirs techniques maîtrisés et une administration capable de conduire une stratégie longue. L’industrialisation d’Abdesselam ne peut pas être copiée. Elle appartient à un autre monde. Mais elle pose encore la bonne question : que vaut une souveraineté qui ne fabrique pas ?

Transmettre l’histoire sans la figer

Le troisième enjeu est la transmission. La présence du ministre des Moudjahidine et du ministre de l’Enseignement supérieur donne à la journée une portée institutionnelle. La lettre souligne que le ministre des Moudjahidine a salué la décision de généraliser l’enseignement de l’histoire de l’Algérie dans le système universitaire. Là encore, le détail compte. L’État ne veut pas seulement commémorer. Il veut réinscrire l’histoire nationale dans la formation supérieure.

L’entreprise est nécessaire, mais risquée. Nécessaire parce que la génération de la guerre disparaît, que ses témoins s’effacent et que ses noms deviennent parfois des plaques de rue plus que des trajectoires comprises. Risquée parce qu’une histoire enseignée comme liturgie produit rarement de l’intelligence. Pour que la mémoire d’Abdesselam parle aux étudiants d’aujourd’hui, elle doit être interrogée, pas seulement honorée.

Il faut donc poser les questions que les cérémonies évitent souvent. Pourquoi des étudiants ont-ils abandonné leurs études en 1956 ? Que signifiait former des cadres pour une révolution ? Pourquoi l’Algérie indépendante a-t-elle voulu industrialiser à marche forcée ? Il faut aujourd’hui interroger cette politique pour ce qu’elle a réussi, pour ce qu’elle a gaspillé et pour ce que le pays en a laissé tomber. Et comprendre pourquoi, un demi-siècle plus tard, l’Algérie cherche encore les ressorts d’une économie productive.

C’est ici que l’hommage prend sa véritable valeur. Il ne sert pas seulement à réparer une mémoire. Il permet de rouvrir un dossier national. Abdesselam incarne une Algérie qui croyait que l’université devait nourrir l’État, que l’État devait organiser l’économie et que l’économie devait prolonger l’indépendance. Cette vision a produit des réussites, des échecs et des dogmes. Mais elle avait une qualité devenue rare : elle pensait le pays dans la durée.

Un récit d’État à relire, pas à restaurer

La lettre de remerciement, datée du 25 mai et signée par Brahim Chaïb Cherif représentant des anciens compagnons de Belaïd Abdesselam à la journée d’hommage du 19, a les formes du protocole. Ministres, anciens responsables, universitaires, organisateurs et témoins y sont remerciés. La veuve de Belaïd Abdesselam y est saluée « en reconnaissance » des services rendus à la patrie par son époux et du rôle joué à ses côtés. Le texte nomme les participants, ordonne les présences et fixe la mémoire de la cérémonie.

Mais il y a un message plus profond qui traverse cette politesse administrative. L’Algérie ne manque pas seulement de commémorations. Elle manque de liens entre ses commémorations et ses choix présents. L’intérêt de cette journée est d’avoir réuni les trois fils : la mémoire d’une jeunesse engagée, le souvenir d’un modèle économique souverainiste, et la nécessité de transmettre autre chose qu’un patrimoine figé.

Belaïd Abdesselam revient ainsi comme une figure inconfortable. Belaïd Abdesselam revient ainsi comme une figure inconfortable, trop engagée dans l’histoire politique, trop liée au modèle économique algérien et trop proche de l’État pour être réduite à une icône consensuelle. C’est précisément pour cela qu’elle mérite d’être relue. Non pour restaurer les années 1970. Non pour blanchir leurs erreurs. Mais pour rappeler qu’un pays ne se construit pas avec des cérémonies seules. Il se construit avec des cadres, une doctrine, des institutions et une idée exigeante de son indépendance.