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Un Aïd triste dans un commissariat à Alger (témoignage)

Khaled Drareni raconte ici les huit heures passées dans un commissariat de police à Alger, en compagnie d’autres confrères journalistes interpellés ce 14 mai 2021, afin de les empêcher de rendre compte de la violente répression ayant marqué les manifestations du 117e vendredi du Hirak.


Photo DR.

« Nous allons te faire ce que nous avons fait à Saïd Chetouane. » C’est la phrase choc entendue en ce 117e vendredi de mobilisation à Alger. La phrase ne m’était pas adressée. Elle était adressée à un manifestant arrêté brutalement par la police à Bab El Oued, alors qu’il tentait, comme tant d’autres, de manifester pour une Algérie des libertés.

Le jeune homme, rencontré au commissariat de la division Centre, à Alger, semblait particulièrement traumatisé par le traitement subi. L’on sentait, de manière presque palpable, qu’il était éprouvé.

Dans le même commissariat, où nous avons été retenus pendant huit heures, quatre manifestants portaient les stigmates de violences sur leurs corps. L’un d’eux, à peine 20 ans, avait le nez fracassé et le pied immobilisé. Sa place était manifestement à l’hôpital et non au commissariat, mais il était là, debout dans un coin, à supporter sa souffrance. Il a fallu qu’un autre manifestant arrêté se démène pour lui procurer une chaise.

Commence ensuite le bal des personnalités politiques amenées manu militari au commissariat. En colère ou souriants, ils affichaient une forte détermination. Mohcine Belabbas, président du RCD, son porte-parole, l’économiste Smaïl Lalmas, Ali Laskri, du FFS. Ahmed Benmohamed expliquait au policier qui lui demandait ses papiers qu’il était connu et qu’il n’avait pas besoin d’avoir ses papiers. « Ma signature, c’est mon burnous », dira-t-il avec humour.

Des journalistes pris dans la nasse

Des confrères journalistes sont aussi conduits au commissariat. Interpellée avec brutalité, Kenza Khattou portait également des traces visibles de violence sur son corps. C’est le cas aussi de Riad Kramdi, photographe de l’AFP. Le commissariat grouillait de policiers en civil. Ils étaient très nombreux à travailler en ce deuxième jour de l’Aïd. Leur place était logiquement auprès de leurs familles. Nous aussi. Une décision politique d’aller vers la répression d’une manifestation pacifique en a décidé autrement. Elle assombrit l’Aïd.

L’attente va être longue. Ce n’est que vers 18 h, après trois heures et demie à végéter, que nous sommes conduits devant un officier de police pour un interrogatoire qui sera suivi d’un procès-verbal. La routine bureaucratique et kafkaïenne de l’arrestation en temps de Hirak venait de commencer.

Je m’y colle avec les journalistes Mustapha Bastami et Djaafar Kheloufi. Me voilà à raconter toute ma vie, les écoles que j’avais fréquentées, mes diplômes, ma carrière professionnelle et même la source de mes revenus ! La discussion prend un tour surréaliste :

« Comment gagnes-tu ta vie en ce moment, Khaled ? », me demanda le policier.

« Je ne gagne rien, je suis au chômage. »

L’officier feint la surprise : « Au chômage ! Comment un chômeur peut-il se permettre de porter un polo Ralph Lauren ? »

Voilà donc qu’une marque de vêtement pouvait soudain devenir un sujet d’interrogatoire et de soupçon. Devais-je être soulagé ? Mon polo n’était pas un Ralph Lauren. La marque était beaucoup moins onéreuse. J’ai donc pris le temps de lui expliquer cela, tout en soulignant que la place d’un journaliste n’était normalement pas dans un commissariat à répondre à des questions aussi absurdes.

Kenza, coupable de faire du journalisme !

Nous étions à ce moment encore sous le risque d’être placés en garde à vue et présentés devant le procureur. Nous avons été relâchés à 22 h. Notre soulagement a été de courte durée, car nous avons appris que notre consœur Kenza Khattou passerait la nuit au commissariat.

Elle était avec nous à la division de police. Elle se trouvait à trois mètres de moi, mais nous n’avions pas le droit de nous parler. Nous avons échangé des sourires, des grimaces aussi. Avec Kenza, nous nous comprenons du regard. Aujourd’hui, elle passera sa deuxième nuit dans un commissariat avant de passer devant le procureur.

Kenza n’a rien fait de répréhensible, mais, en Algérie, cela ne veut rien dire. Elle est responsable de ce qui lui arrive. Elle est coupable d’avance, car elle veut exercer son métier de journaliste selon les règles universelles du métier, et non sur le mode spécifique des médias officiels et parapublics algériens. Kenza est coupable d’avoir choisi de faire librement et honnêtement ce méchant métier de journaliste.