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Houaria: un roman iconoclaste

Lahouari Addi relit Houaria, le roman controversé d’Inam Bioud, à l’occasion de sa parution en français. Il en reconnaît les qualités narratives, mais conteste le portrait d’une société algérienne réduite à la déchéance morale, peuplée de personnages sans profondeur sociale ni véritable conscience.


Les éditions Barzakh ont publié la version française du roman controversé Houaria, d’Inam Bioud, qui, en 2024, a été lauréat du prix Assia Djebbar. Une violente campagne contre le livre s’en était suivie sur les réseaux sociaux, amplifiée par des députés d’un parti conservateur à l’Assemblée nationale, qui avaient interpellé le gouvernement pour qu’il réagisse contre ce qu’ils considéraient comme une attaque contre l’ordre moral.

Les députés qui sont montés au créneau étaient principalement originaires de la région d’Oran, estimant que l’auteure du roman avait décrit la ville comme un lieu de dépravation morale. La virulence de la protestation et sa violence verbale ont eu raison de la maison éditrice Mim, qui a dû fermer définitivement ses portes.

Ce qui était reproché à la romancière, c’était la vulgarité de certains passages particulièrement iconoclastes. Pour les critiques du roman, écrire en langue arabe de pareilles obscénités équivaut aussi à salir la langue du Coran.

La sortie en français du roman n’a pas provoqué, du moins pour le moment, une telle réaction de rejet, et la question est de savoir si le lectorat arabophone est plus prude et plus soucieux des valeurs religieuses que le lectorat francophone. La réponse ne pourrait être donnée que par un sondage portant sur des échantillons représentatifs des deux lectorats.

Mais la littérature n’est-elle pas un test du seuil de tolérance de ce que les écrivains peuvent ou ne peuvent pas écrire ?

Houaria est un roman original par sa thématique, par sa structure narrative et par le style d’écriture qui colle aux situations décrites. La plume de l’auteure est légère, sans emphase ni fioriture linguistique. Du point de vue de la forme, le roman est bien construit et laisse le lecteur éveillé malgré la foule de détails qui accompagnent l’évolution des personnages.

Le roman a incontestablement des qualités littéraires à travers l’enchaînement non linéaire des tableaux. Si le lecteur ne se concentre pas, il lui sera difficile de suivre le récit en raison de la pléthore de personnages psychologiquement superficiels et dénués d’ancrage sociologique.

La trame qui prend forme au fil des pages relie différents personnages, liés les uns aux autres par une histoire qui se déroule principalement à Eckmühl, un quartier populaire d’Oran où a probablement habité l’auteure. Il faut en effet y avoir vécu pour connaître l’avenue d’Oujda, l’usine de torréfaction Nizière, les arènes, la place Noiseux, l’école Maître-Abed, Kouchet El Djir, etc.

Houaria, le personnage principal

Le livre commence par un flash-back où Houaria se réveille à demi consciente à l’hôpital. Elle essaie de se rappeler ce qui lui est arrivé et, à travers ses souvenirs, le récit du roman se met en place.

Au fil des pages, elle introduit les personnages qui animent la scène dont elle occupe le centre. Parfois, elle parle d’eux et, parfois, ils parlent d’eux-mêmes. Elle est le point de jonction de relations familiales et de voisinage d’une vie sociale irréelle.

Née dans une famille pauvre, elle perd son père alors qu’elle a cinq ans. Il s’était auparavant marié avec la fille d’un de ses collègues dockers au port, imposant à sa femme de vivre avec elle sous le même toit.

Celle-ci a refusé et a divorcé, abandonnant à son mari l’appartement qu’elle avait acheté avec ses économies. Elle loue une chambre dans un haouch surpeuplé à Eckmühl, qui appartient à un maquignon de Saïda.

Celui-ci vient chaque année récolter les loyers en espèces. Ceux qui ne peuvent pas payer envoient leurs filles et leurs fils comme femmes de ménage et bergers dans sa ferme. La mère de Houaria, qui travaille, a épargné à ses enfants d’être au service du propriétaire du haouch.

Houaria a un frère colérique qui ne rate aucune occasion de l’insulter. Elle est son souffre-douleur et vit des moments difficiles quand il est à la maison.

Timide, chétive et renfermée sur elle-même, elle observe un monde où elle ne compte pas, même pas aux yeux de sa mère. Elle est néanmoins au centre d’un récit qui regroupe plusieurs personnages, dont Hicham, un jeune homme qui l’a remarquée et qui la suit à la sortie du collège.

Pour se rapprocher d’elle et lui parler, il entre en relation avec son frère Houari. Elle vivra avec lui une relation idyllique qui ne durera pas. Il sera assassiné dans une attaque terroriste alors qu’ils revenaient tous les deux d’une soirée passée dans un cabaret de la corniche, où les beggaras, ou maquignons, dépensent sans compter en écoutant Chabba Mokhtaria sous l’effet de l’alcool.

Elle ne se remettra pas de la mort violente de son amoureux. Elle mènera une vie insipide et aussi artificielle que celle des personnages avec lesquels elle est en contact.

Elle devient une derrouicha, hantée par des djinns qu’elle appelle ses hôtes et qui lui permettent de lire l’avenir et le destin sur les mains des gens. C’est ainsi que la zaouïa Sidi Youcef, située entre Oran et Aïn Témouchent, trouve en elle une source de revenus.

Les visiteurs du mausolée du marabout sont nombreux à la solliciter, moyennant une contribution financière qu’apprécie le moqqadem du lieu saint.

Houari et Hadia ou la déchéance humaine

Son frère Houari, violent avec elle, l’appelle « el menhoussa ». C’est un mot arabe qui désigne quelqu’un qui a des arrière-pensées perfides. Mais ce qualificatif ne correspond ni à sa psychologie ni à sa personnalité ; à l’inverse, il correspond mieux à son frère, jeune homme désocialisé, sans amour-propre ni dignité.

C’est un petit dealer de quartier qui écoule des produits que l’employé de la pharmacie du quartier détourne à l’insu de son patron. C’est un antihéros, personnage négatif qui cumule tous les traits de la dépravation.

Malgré sa vie de marginal, sa mère le défend, fière d’avoir donné naissance à un mâle. Il n’a aucune consistance et est dépourvu de tout ce qui est humain.

Il s’est marié avec Hadia, avec laquelle il entretient des relations violentes et à qui il a demandé de se prostituer pour de l’argent. Sur l’échelle de la déchéance humaine, les deux époux se situent au même niveau.

Adolescente, elle aimait fréquenter des hommes qui abusaient d’elle sous l’effet de la drogue et de l’alcool. C’est lors de l’une de ces rencontres qu’elle fait la connaissance de son futur mari, qui avait pris des photos en vue de la faire chanter.

Sa belle-mère est au courant de ses activités extraconjugales, mais elle ferme les yeux pour ne pas altérer l’honorabilité apparente dans le quartier. Il lui arrive même de la défendre quand son fils la bat et lui tuméfie le visage.

Quelques années après son mariage, Houari rejoint les maquis islamistes, d’où il ne reviendra pas. Les voisins disaient de lui qu’il avait aussi été un informateur de la police.

Sa femme Hadia, que sa disparition n’a pas éplorée, continue le plus vieux métier du monde. Lors d’un séjour de sa mère à l’hôpital, elle croise Hachemi, médecin, qui hantera ses rêves et à qui elle offrira son corps par amour.

Elle devient sa maîtresse et est jalouse, non pas de sa femme, mais d’une collègue, médecin comme lui, qu’il fréquente. Elle n’accepte pas qu’il ait une autre maîtresse et décide de se venger de sa rivale.

Furieuse qu’il la « trompe » avec cette blonde d’origine tlemcénienne, d’un statut social supérieur, elle se venge d’elle en lui jetant de l’acide sur le corps. Elle est arrêtée et, après sa sortie de prison, elle apprend que Hachemi a été assassiné par les terroristes, ce qui lui fait perdre la raison.

Elle erre dans les rues quelque temps, les yeux hagards, puis disparaît du roman.

Les personnages secondaires du récit

La mère de Hadia, Hadja Hadjira, femme pulpeuse à la poitrine généreuse mise en avant pour attirer le regard des hommes, vit du commerce informel de vêtements et d’objets qu’elle rapporte de Syrie et de Turquie.

Elle se fait appeler Hadja, mais ses voisins doutent qu’elle soit partie à La Mecque. Elle a fait de la prison pour avoir enfreint la réglementation douanière.

Son mari, connu sous le nom d’Abdelkader la Prestance, moul el hamma, est un alcoolique mort d’une cirrhose du foie. Il la trompait avec Habira, dans le lieu de débauche, ou mahchacha, qu’elle gérait à Mdina Jdida.

Après la mort de son mari, Hadjira s’est liée d’amitié avec son ancienne rivale, souvent imbibée d’anisette, sa boisson préférée. Hadia avait l’habitude de prendre part aux soirées chaudes chez Habira, offrant son corps à des hommes assoiffés de sexe dans une ambiance épicée par un langage centré sur les dessous de la ceinture.

Hani est le frère de Hicham, employé comme berger dans la ferme appartenant au propriétaire du haouch à Eckmühl, où habitent sa mère, ses frères et ses sœurs. Il fait fonction de berger en contrepartie du loyer que sa mère ne peut acquitter.

Hani est cultivé et, bien qu’il ait quitté le lycée avant de passer l’examen du baccalauréat, il a gardé la passion de lire. Dans la ferme de son employeur, il croise la fille de ce dernier, Heba, étudiante en anthropologie, qu’il séduit par ses connaissances livresques.

Une relation amoureuse platonique les relie, présageant la formation probable d’un couple heureux. Malheureusement, Hani disparaît un jour et, plus tard, Heba apprend qu’il a quitté l’Algérie dans un bouti de harragas pour tenter de s’installer en France.

D’autres personnages sont présents dans le roman sans avoir un rôle majeur : Hajar, la vieille femme d’origine espagnole ; Hana, la femme divorcée qui devient juge d’instruction après avoir repris ses études de droit ; la voisine du quartier appelée El Hajala ; et Hala, la maîtresse de Hachemi.

À l’exception de Houaria, Heba, Hani et Hicham, les personnages du roman font preuve, à des degrés divers, de dépravation morale.

La dépravation morale comme norme sociale

La dépravation morale dans le roman est la norme la mieux partagée dans la société. Abdelkader, le gigolo moul el hamma, est mort d’une cirrhose du foie. Sa femme, Hadja Hadjira, apprécie outre mesure le commerce avec les hommes.

Sa fille Hadia, que son mari pousse à se prostituer, avait, dans son adolescence, des rapports avec des garçons dans des positions qui ne prêtaient pas à conséquence (page 109). Houari, son mari, est le summum de l’immoralité.

Le père de Hani et de Hicham accusait sa femme d’avoir conçu ses enfants avec d’autres hommes. Hachemi, le médecin, est un coureur de jupons invétéré qui collectionne les conquêtes féminines. Sa femme l’a quitté avec ses deux enfants pour s’installer en France.

Il avait été élevé par sa grand-mère lorsque sa mère l’avait abandonné avec ses huit frères et sœurs pour se marier avec son amant. La fille de l’imam du quartier, auprès de qui Houaria espérait trouver du réconfort, s’avère être une pute.

Le père de Heba, connu sous le nom de Mokhtar el Fahchouch, possède une garçonnière rue Loubet, où il se rend souvent pour assouvir ses besoins avec de jeunes filles.

Habira tient une mahchacha, ou lieu de débauche, à Mdina Jdida, où se réunissent des femmes et des hommes avides de chair et d’alcool. Ayant une forte personnalité, comme les tenancières de bordels, Habira gère sa mahchacha avec autorité.

Dans sa maison, la licence sexuelle se pratique avec consentement et sans violence. Le roman donne l’impression que la société algérienne est dépravée et a des mœurs dissolues.

Certes, un roman est une fiction, une œuvre imaginée par l’auteur. Mais si celui-ci lui donne un lieu réel, comme ici Eckmühl, un quartier d’Oran, il est tenu de respecter un minimum de réalité.

Il a le loisir de façonner la vie de ses personnages, mais il n’est pas libre de déformer la réalité du lieu géographique qu’il a choisi pour les faire évoluer. Or, le roman fait état de bordels à Eckmühl (p. 37), ce qui est faux, et de lieux de débauche, comme la mahchacha de Habira, à Mdina Jdida.

Ce quartier est, à Oran, l’équivalent du bazar de Téhéran, le faste en moins, où règne le conservatisme propre au commerce. C’est le seul quartier où les femmes, plus nombreuses que les hommes durant la journée, déambulent sans être inquiétées ni harcelées.

Les commerçants conservateurs veillent sur l’ordre moral qui protège leurs clientes.

Il y avait, durant la période coloniale, des prostituées dans la rue Clauzel, à Mdina Jdida, mais, après 1954, le FLN les a délogées, imposant un ordre moral puritain comme il l’a fait dans toutes les grandes villes d’Algérie.

Les seules maisons closes qui ont continué à fonctionner sont celles situées rue de l’Aqueduc, derrière le théâtre de la place du 1er Novembre 1954. À Oran, le mot « aqueduc » ne peut être prononcé devant les vieux, par respect.

Littérature, sociologie et ordre moral

La littérature est une création artistique d’un monde social imaginé par l’auteur en réaction à la réalité qu’il embellit ou qu’il dénonce. C’est pour cette raison qu’elle a un rapport avec la sociologie et la psychologie sociale.

Le sociologue analyse, le romancier imagine. Il est comme Dieu, qui crée des êtres humains à qui il donne la liberté d’être eux-mêmes. Mais Dieu, ou la nature, crée des êtres mus par leurs instincts tout en les dotant d’une conscience qui révèle leur humanité.

Or, Inam Bioud ne dote pas ses personnages d’une conscience, rompant le lien socio-métaphysique entre la fiction et la société à laquelle elle se réfère.

Inam Bioud a inventé un récit dont la dynamique socio-psychologique semble lui avoir échappé. Elle met en scène des personnages dotés de pulsions sexuelles, sans souci des limites morales.

Il n’y a pas de valeurs au-dessus des personnages de Houari, Hadia, Habira, Hadja Hadjira et Hachemi. Ils sont tous marqués par un vide moral où la pulsion est le seul moteur de leur vie quotidienne.

Aussi, dans cette fiction, il n’y a pas l’humanité que l’on trouve dans les romans de Mouloud Feraoun ou de Mohamed Dib, ni, par ailleurs, la critique de la société algérienne sous la plume incisive de Rachid Boudjedra ou de Rachid Mimouni.

Le roman Houaria est animé par des personnages soit immoraux, soit amoraux. Il ne s’agit pas de défendre ici la morale de la culture patriarcale en crise, qui réduit la femme à un ventre donnant des enfants à la lignée du père.

La société algérienne est en train de dépasser ce stade socioculturel à travers des processus douloureux, comme l’atteste le taux élevé des divorces. La femme aspire à un emploi, au libre choix de son partenaire et à une famille stable.

La nature l’a dotée d’un sentiment de dignité qui refuse qu’elle soit un objet sexuel. La femme veut être au centre de la vie sociale et non à sa marge.

Il n’y a pas cette aspiration dans le roman d’Inam Bioud, où la marginalité est la société elle-même. Houari le pervers, sa femme Hadia le vice incarné, Habira la matrone, Hadja Hadjira la délinquante, Abdelkader moul el hamma le gigolo, Mokhtar el Fahchouch l’hypocrite… ne sont pas des marginaux ; ils sont la société, comme si, pour Bioud, la société algérienne vivait à la marge de la morale.

L’auteure ne décrit pas une marginalité qui se rebelle contre l’ordre établi de la société.

Il est légitime de se rebeller contre l’hypocrisie du moralisme, et c’est ce que font de nombreux romanciers, à l’instar de Charles Bukowski, considéré par la critique littéraire comme l’écrivain des bas-fonds.

Les personnages de ses romans Le Postier, Factotum, Women… sont liés à la prostitution, à la drogue et à l’alcool. Ils expriment cependant une révolte radicale contre le travail aliénant et l’hypocrisie de la société.

Le nihilisme de Bukowski est un cri de détresse qui révèle la métaphysique de l’absurdité de l’existence. Chez Bioud, il n’y a ni cette révolte ni la métaphysique aspirant à un monde meilleur, comme si ses personnages étaient condamnés à se reproduire au niveau de l’instinct et de la pulsion.