Artissimo a formé plus de 5 000 personnes, accueilli 600 artistes et créateurs, organisé quelque 2 000 événements et reçu plus de 500 000 visiteurs depuis 2000. La structure a aussi mené 60 projets avec des entreprises et plus de 20 avec des organisations internationales. Après vingt-six ans d’activité, ces chiffres confirment l’existence d’un public. Ils n’ont pas suffi à garantir à Artissimo des ressources stables dans la durée.
Avocate de formation, Zafira Ouartsi fonde Artissimo avec sa sœur en janvier 2000. Dans un entretien conduit par Lazhari Labter et publié le 17 août par Souffle inédit, elle revient sur un secteur qui a grandi sans parvenir à se doter d’un modèle économique solide.
Artissimo naît au sortir de la décennie noire. L’ambition initiale est de « reconnecter les Algérois à la vie, à l’expression, à l’échange, à l’esthétique ». Ouartsi parle aujourd’hui d’« une autre forme de résistance ». « L’Algérie valait mieux que l’obscurantisme », dit-elle.
Les cours de musique, de danse et les formations sont rapidement complétés par des expositions, spectacles, conférences, projections et rencontres littéraires. Artissimo devient en 2020 un hub qui cherche à mettre en relation artistes, publics, entreprises et institutions. Les activités se multiplient, mais financements durables ne suivent pas.
Vingt-six ans d’activité sans revenus prévisibles
Ouartsi emploie le mot « sacerdoce » pour parler de l’engagement de son équipe. Artissimo a traversé plusieurs crises qui auraient pu provoquer sa fermeture. Malgré vingt-six ans d’activité, la structure compte encore sur son équipe pour traverser les périodes de crise.
La culture reste, selon elle, considérée comme « un divertissement » plutôt que comme « un vecteur de développement de la société ». Les industries culturelles entrent progressivement dans le discours économique, sans que les financements, la fiscalité et les politiques publiques évoluent au même rythme.
« On commence à intégrer l’idée que ce secteur est un levier de développement économique, mais cette notion reste abstraite, et parfois galvaudée », explique-t-elle. « Les choses bougent, mais à la vitesse d’un glacier. »
Les artistes cherchent des lieux où produire et montrer leur travail. Des publics viennent. Des entreprises financent certaines initiatives. Pourtant, les structures disposent rarement de revenus suffisamment prévisibles pour investir, recruter ou programmer sur plusieurs années. Les projets se succèdent sans forcément consolider les acteurs qui les portent.
Multiplier les spectacles et les expositions ne suffit pas à construire une industrie culturelle. Les structures doivent aussi pouvoir couvrir leurs coûts, investir, recruter et préparer leurs programmes sans repartir chaque année à la recherche de financements.
Le mécénat freiné par la bureaucratie
Ouartsi ne réclame pas que l’État paie davantage. Elle demande qu’il organise mieux le secteur.
« Je pense que l’État devrait se positionner comme un régulateur, et non nécessairement comme un faiseur », affirme-t-elle. Elle appelle à une politique culturelle inscrite dans une vision plus large du pays, de la société qu’il veut construire et de la place qu’il souhaite occuper dans le monde.
Une loi sur le mécénat existe déjà, rappelle Ouartsi, mais la bureaucratie en limite l’application. Des avantages fiscaux simples et prévisibles permettraient aux entreprises de financer des projets culturels avec davantage de régularité. L’État fixerait les règles et contrôlerait leur application. Les entreprises apporteraient une partie du financement. Les structures culturelles gagneraient en visibilité sur leurs ressources.
Artissimo a réussi à durer dans cet environnement. Sa longévité en révèle aussi les limites. Vingt-six années d’activité, 500 000 visiteurs et des dizaines de partenariats n’ont pas suffi à mettre la structure à l’abri des crises. La création existe, les publics aussi, mais l’écosystème reste incomplet. L’Algérie doit encore construire l’économie qui permet à ceux qui font vivre la culture de vivre de leur activité.