Le cinéaste algérien Hassen Ferhani a transformé un projet avorté de film sur un détective privé à Alger en une enquête intime sur son père, la ville et les jacarandas. Dans un entretien accordé à la revue de cinéma Débordements, publié le 13 mai 2026, il raconte la naissance d’Alea Jacarandas, troisième long-métrage présenté en première mondiale à Visions du Réel, à Nyon, où il a reçu le prix de la compétition Burning Lights.
Le film devait suivre un vrai détective. Le projet ne fonctionne pas. Ferhani cherche alors un autre enquêteur. Il le trouve sous ses yeux : son père, Ameziane Ferhani, écrivain et journaliste, engagé dans l’écriture d’un roman autour des jacarandas d’Alger. Le détective change de visage. Il ne cherche plus un disparu, un coupable ou une affaire. Il suit des arbres, des traces, des phrases, des souvenirs, dans une ville qui semble toujours cacher une autre ville.
Alger, portrait oblique d’une ville
Ces jacarandas, grands arbres aux fleurs violettes venus d’Amérique du Sud, deviennent le fil du film. Transplantés, déplacés, enracinés ailleurs, ils offrent à Ferhani une métaphore de l’Algérie : un pays travaillé par les circulations, les langues, les mémoires importées, les blessures et les reprises. Dans l’entretien, le cinéaste explique que son père y voyait aussi une manière de revenir aux années 1990. Pendant la décennie noire, dit-il, la peur faisait baisser les yeux. Les arbres étaient là, mais personne ne les voyait plus. Les retrouver, c’est donc relever la tête.
Le film devient alors plus qu’un portrait. Ferhani parle d’un triple mouvement : portrait du père, autoportrait du fils qui filme, portrait oblique d’Alger. L’un écrit, l’autre cadre. L’un transmet par la phrase, l’autre par l’image. Entre les deux, il y a des promenades, des bancs, des jardins, des silences, des sorties de cadre, des tentatives de mise en scène et cette pudeur propre aux relations familiales, quand l’essentiel se dit rarement de face.
« La langue est française mais le langage est algérien »
Une phrase résume le film, et peut-être une part de l’histoire culturelle algérienne : « La langue est française mais le langage est algérien. » Ameziane Ferhani appartenait à cette génération formée à l’école française, mais dont l’imaginaire, les références, les douleurs et les fidélités restaient algériens. Hassen Ferhani ne transforme pas cette tension en débat abstrait. Il la filme comme une matière vivante : une langue que l’on parle, que l’on déplace, que l’on algérianise.
La mort du père, survenue quelques mois après le début du tournage, bouleverse le film sans l’engloutir. Au montage, Ferhani dit avoir refusé d’annoncer trop vite cette disparition, de peur d’écraser son père sous le pathos. Il choisit de le laisser d’abord marcher, parler, écrire, rire, chercher. Puis la mort arrive, brutale, comme elle arrive dans la vie. Le film ne commence pas par le deuil. Il y conduit.
Une caméra pour le peuple
C’est là que Alea Jacarandas touche à quelque chose de plus vaste qu’une histoire familiale. Il raconte une manière algérienne de transmettre : par les rues, les arbres, les langues, les gestes, les silences et les images. À travers son père, Ferhani rend aussi hommage à ceux qui sont restés pendant les années 1990, intellectuels, artistes, passeurs discrets, souvent oubliés dans les récits de l’exil.
À la fin, une autre phrase revient comme une promesse : « Cette caméra, elle est pour le peuple. » Elle aurait été prononcée par le père lorsqu’il offre un caméscope VHS à ses enfants. Ferhani en a fait une méthode. Filmer ceux qui n’ont pas encore eu droit à leur film. Donner une forme aux vies ordinaires. Faire du cinéma non pas une vitrine, mais un lieu de reconnaissance.