« Nous le jurons par Dieu que tu ne verras jamais aucun de nous, si ce n’est dans les combats. Dans l’égarement de votre raison, vous voulez gouverner les Arabes…occupez-vous de gouverner mieux votre pays ; les habitants du nôtre n’ont à vous donner que des coups de fusils… Ce pays est le nôtre, vous n’y êtes que des hôtes passagers ; y resteriez-vous 300 ans comme les Turcs, il faudra que vous en sortiez. »
Telle est la réponse du chef des Ghris, dans la région de Mascara, à une proclamation du sinistre Bugeaud.
Car l’histoire, à Alger, le 5 juillet 1830, en avait décidé autrement ! Ce que les populations ont vu et subi avec l’entrée des Français dans Dzair El Mahroussa est un renversement du monde.
Livrée à la piétaille, la ville, réputée l’une des plus prospères et des plus riches de la Méditerranée, est mise à sac, piétinée, violée, humiliée. Quinze mille hommes, officiers et soldats, envahissent la Casbah : palais, demeures fastueuses, mosquées et magasins sont pris d’assaut ; on brise, on casse, on pille, on vole tout ce qui brille, surprend, étonne ou attise la convoitise !
Les historiens ont largement documenté les malheurs d’Alger, les violences et les humiliations subies par ses habitants. Plus de la moitié d’entre eux furent forcés d’abandonner leurs biens, leur ville, leur vie et de fuir vers des ailleurs improbables !
La chute du pouvoir ottoman et l’entrée triomphale des infidèles dans Dzair El Mahroussa relèvent de l’impensable et s’apparentent, au-delà du constat des destructions et des pillages, à un profond bouleversement du monde.
Bien plus qu’une défaite, c’est une humiliation ontologique dont chacun reçoit la blessure et porte le deuil de la perte d’un respect essentiel de soi ! Humiliation de l’impuissance aussi, ressentie par des hommes et des femmes qui avaient cru que leur sort, scellé à celui du pouvoir ottoman, pouvait s’affranchir de toutes les menaces !
Mieux que quiconque, c’est le poète Cheikh Abdelkader qui réussit, dans un texte mémorable, à rendre avec justesse et émotion ce qui est arrivé à sa ville aimée ; forcé de la quitter, il n’y survivra pas. À sa manière, Cheikh Abdelkader fut le premier historien de la débâcle !
O regrets sur Alger ? Sur ses palais,
Et sur ses forts qui étaient si beaux !
O regrets sur ses mosquées, sur les prières qu’on y priait,
Et sur leurs chaires de marbres
D’où partaient les éclairs de foi !
O regrets sur ses minarets, sur les chants qui s’y chantaient
Sur ses tholbas, sur ses écoles, et sur ceux qui lisaient le Coran !
O regrets sur ses zaouïas, dont on a fermé les portes,
Et sur ses marabouts, tous devenus errants
O regrets sur ses Cadis et sur ses savants muphtis
Honneur de la cité, qui faisaient prospérer la religion !
El-Kaysarya, ils l’ont nommé Plaça (Place)
Quand on y avait vendu et relié des livres saints
Ce qui se dégage de l’œuvre de Cheikh Abdelkader et de celle de Hamdane Khodja après lui, auteur du Miroir, c’est le redoutable sentiment de défaite ! Ils décrivent le basculement de leur pays dans l’inconnu, livré à la vindicte d’un ennemi en proie au vertige du pillage et du ressentiment.
En interdisant aux Algérois de porter des armes ou de monter à cheval, le pouvoir ottoman, arrogant et sûr de lui, a préparé sa perte inéluctable et celle d’une patrie qu’il n’a jamais considérée comme sienne !
En l’absence de toute défense intérieure, « Alger est tombée au pouvoir des chrétiens au culte abject », se lamente le poète, et le « musulman » a vu de ses yeux « leurs chevaux attachés dans nos mosquées ». Quel suprême outrage et quelle inconsolable humiliation !
Des témoins rapportent que le traumatisme fut tellement douloureux pour les habitants que beaucoup hésitaient à sortir de chez eux. Quand cela arrivait à l’un d’eux, il se couvrait le visage de sa capuche pour ne pas souffrir de la vue d’un Adjem, d’un Bnou Laçfer ou d’un Aladj.
Le plus célèbre de ces « exilés de l’intérieur » est Sidi Hallou, « qui s’enferma chez lui le jour de l’entrée des Français à Blida (Novembre 1830) et n’en sortit que sur la civière funéraire. » Un cimetière porte aujourd’hui son nom.
La guerre, qui s’étend à tout le pays, va démontrer que la colonisation est animée par une « pulsion de génocide » excitée par l’appât du pillage et l’ambition insensée de transformer l’Algérie en terre française. Les historiens ont décrit comment, avec l’arrivée de Bugeaud, la guerre s’intensifie et prend la tournure d’une « guerre totale » !
Pour vaincre, écrivait-il : « j’y ai réfléchi bien longtemps, en me levant, en me couchant ; eh bien ! Je n’ai pu découvrir d’autre moyen de soumettre le pays que de saisir l’intérêt agricole ». Il faut donc empêcher les populations « de semer, de récolter, de pâturer » pour les priver de leurs moyens d’existence.
Détruire les infrastructures de vie pour priver les populations des conditions de survie ! Il ne s’agit pas simplement de vaincre et de neutraliser les résistances armées. Il faut semer la terreur dans l’esprit des populations, provoquer leur effroi, réduire leurs corps à l’impuissance, annihiler leur volonté d’être et susciter un état permanent de désarroi et de panique !
D’où la propension des chefs militaires à encourager le soldat à violer, massacrer et piller dans une liberté quasi totale, afin qu’il puisse vaincre sa propre peur dans un déchaînement collectif apocalyptique !
Voilà pourquoi les razzias, cette invention diabolique de Lamoricière et de Bugeaud consistant en des attaques-surprises destinées à massacrer, à s’emparer du bétail et de tous les biens, à détruire les récoltes et à ruiner les lieux de vie, s’imposent comme un art de la guerre française. Elles réussissent, de proche en proche, à libérer l’espace et à créer le vide indispensable à la colonisation.
La razzia n’est pas un acte de guerre conventionnelle. Il ne s’agit pas de prendre une position, de neutraliser des adversaires armés ou de gagner une bataille ; au-delà de tout cela, elle est un désordre absolu qui voit le soldat, aux prises avec ses propres démons, se livrer à des mises en scène macabres de la violence poussée à ses ultimes limites.
Tuer ne lui suffit plus. Il doit s’acharner à meurtrir les corps des femmes et des enfants, à les torturer et à les exposer à leur propre avilissement ! Pour parvenir à son plein accomplissement, le massacre doit nécessairement s’exposer dans un narratif d’autocélébration narcissique.
D’où ces innombrables lettres de soldats qui racontent comment on tue, on viole, on pille, on brûle tout ce qui respire et vit ! D’où aussi la vaste littérature sur les « exploits criminels » des colonels français. Cavaignac, Saint-Arnaud, Pélissier, Polignac, Canrobert : chaque nom projette son ombre de monstre. Chaque nom rappelle des râles d’agonie inapaisés !
En mémoire…
« L’ordre fut donné de tout détruire et de tout incendier dans cette direction, où se trouvent les plus beaux jardins du pays. En ville on fusillait, presque sous les yeux du général en chef, tout ce qui était pris les armes à la main. Cette boucherie, présidée par le grand prévôt, dura si longtemps, qu’à la fin les soldats ne s’y prêtaient plus qu’avec une répugnance visible. Le général Clauzel crut, sans doute, intimider les Arabes par ces actes de rigueur qui n’étaient cependant pas dans ses habitudes, mais il se préparait de sanglantes représailles. »
« Nous avons encore sous les yeux l’intérieur de [la maison] où nous établîmes notre logement, à notre entrée dans la ville. Le seuil, la cour, l’escalier, les appartements, tous ces lieux étaient couverts en corps tellement pressés les uns contre les autres, qu’il eut été difficile de faire un pas sans en fouler aux pieds. Et que dire de cette traînée de cadavres qui se voyaient dans le repli tortueux d’un précipice où les malheureuses femmes s’étaient laissé glisser avec leurs enfants, à la frayeur qui s’était emparée des esprits à notre entrée dans la ville. C’était terrible à voir. »
« Il était trois heures après midi; les soldats, tourmentés par la faim, s’élançaient de maison en maison avec un acharnement qu’on ne saurait décrire; les malheureux paysans de la vallée de Taourgha défendirent à peine leurs foyers; on en fit aisément une affreuse boucherie, qui se termina par l’incendie de quinze villages, Toute la vallée était en flammes, tous les jardins regorgeaient de cadavres, parmi les lesquels on pouvait compter, avec plus d’horreur que de gloire, nombre de femmes et d’enfants massacrés.»
« Les [soldats], dans l’enivrement de leur victoire, se précipitaient avec fureur sur les malheureuses créatures qui n’avaient pu fuir. Ici un soldat amputait, en plaisantant, le sein d’une pauvre femme qui demandait comme une grâce d’être achevée, et expirait quelques instants après dans les souffrances ; là, un autre soldat prenait par les jambes un petit enfant et lui brisait la cervelle contre une muraille; ailleurs, c’étaient d’autres scènes qu’un être dégradé peut seul comprendre et qu’une bouche honnête ne peut raconter. »
Cet exercice méticuleux et pervers de la violence, auquel s’adonnaient les soldats avec délectation en s’acharnant sur le corps de leurs victimes, dont « il fallait capter les pulsions et contrôler les conditions de respiration », transforme la guerre en une succession de scènes de crime où le bourreau répète machinalement le geste sacrificiel de sa propre existence animale !
Mais celui qui regarde, celui qui respire, celui dont le sang palpite dans les veines et qui détient l’ultime vérité, ce n’est pas le bourreau, mais sa victime ! C’est elle qui sait parce qu’elle souffre ! Or, durant cette longue guerre, paradoxalement, la victime ne dit rien, ne laisse rien entendre ni voir, sinon son courage et sa témérité !
Quand Halima, la mère de Ben Allal, le héros de la Mitidja, reçut entre ses mains la tête de son fils, alors que toutes les personnes qui l’entouraient se livraient au désespoir, elle se leva, radieuse, et, tendant vers le ciel la triste dépouille, dit : « Louange à Allah de ce que mon fils est mort en soldat de la guerre sainte ! »
Quand on la lui arracha des bras pour les obsèques, elle donna comme consigne aux femmes de l’assistance : « Malédiction sur celle qui fera entendre un cri de deuil et malédiction aussi sur celle qui ne poussera pas des youyous de joie ».
À la vue de cette scène, « les troupes françaises et de nombreux officiers supérieurs firent la haie sur la voie du cortège, Halima ne voulait pas qu’ils eussent l’impression d’assister à un enterrement, mais plutôt un triomphe », rapporte un observateur !
Cette dignité devant la mort, qui en sublime les souffrances telle un hymne à la naissance du monde, se retrouve sous différentes figures et dans de multiples situations. Elle est caractéristique de la résistance des Algériens face à l’ignominie coloniale.
El Milia, 1874. Un officier supérieur se promène le soir aux alentours du bordj quand, soudain, un jeune homme vient vers lui et lui lance :
« Vous nous avez dépouillé de tout. Vous nous avez réduits à la dernière misère. Vous ne nous avez pas laissé des fusils pour protéger nos champs…Vous êtes injustes. Il y a beaucoup d’autres puissances que la vôtre. »
Surpris, l’officier demande à l’audacieux jeune homme : « d’où viens-tu ? Que veux-tu ? »
«Et vous les Français d’où venez-vous ? Vous quitterez ce pays » !
« Vous quitterez ce pays », dit le jeune homme. Sa prémonition rejoint, trente ans après, la réplique tranchante du héros des Ghris, lancée à la face de Bugeaud tel un couperet : « Ce pays est le nôtre, vous n’y êtes que des hôtes passagers ; y resteriez-vous 300 ans comme les Turcs, il faudra que vous en sortiez. »
Bilan de la civilisation française : en 132 ans, deux guerres longues de quarante et de presque huit années ; plus de quatre millions de morts par le feu et par la famine ; des centaines de milliers d’exilés et de déportés ; plus des deux tiers de la population privés de leurs terres ; entre 25 % et 35 % de la population active sans emploi ou sous-employée ; une espérance de vie moyenne d’environ 47 à 49 ans ; un taux de mortalité infantile dépassant 150 décès pour 1 000 naissances vivantes ; une malnutrition généralisée.
La tuberculose, le paludisme, les maladies diarrhéiques et les parasitoses intestinales sont endémiques. Ils rongent les corps jusqu’à l’épuisement et jusqu’à la mort, en l’absence de toute couverture médicale efficiente. Un taux d’analphabétisme touchant entre 85 % et 90 % de la population adulte : tel est, pour l’Algérien, le bilan de la civilisation française.
Je sais que ni l’enfant de Kabylie, ni celui d’El Milia, ni Halima, la mère éplorée de Ben Allal, n’ont vu le drapeau vert et blanc frappé d’un croissant et d’une étoile rouges flotter à Sidi Ferruch, un certain 3 juillet 1962 !
Je sais qu’ils ne sauront jamais combien fut longue, terrible et destructrice la guerre de libération nationale, jalonnée d’héroïsme surhumain et de sacrifices pris sur le corps vaillant des enfants de notre peuple.
Je sais qu’ils n’ont pu voir l’extraordinaire explosion de joie et de youyous s’élevant dans le ciel d’Alger pour dire au monde et aux étoiles que les agresseurs ont tous repris la mer pour retourner là d’où ils n’auraient jamais dû partir ; qu’enfin, Alger est libre, oui, libérée de l’ignominie et du traumatisme de la défaite !
Je sais que Cheikh Abdelkader ne saura jamais qu’El Jazair a de nouveau dressé ses remparts, au-dessus desquels flotte l’étendard de notre commune dignité ; que Ketchaoua a retrouvé ses fidèles et que l’adhan résonne de nouveau du haut de ses minarets.
Je sais et souffre de ne pouvoir dire à mon père, au vôtre, au sien, à tous nos pères, que leur sacrifice ne fut pas vain !
Gloire éternelle à nos martyrs !