Les confrères de Mohamed Benchicou ont pu lui jeter un dernier regard, samedi, à la Maison de la presse. Ce fut triste. Mais, pendant deux ou trois heures, ce lieu presque éteint a retrouvé quelque chose qu’il avait perdu : du bruit, des visages et des retrouvailles.
Une cinquantaine de personnes étaient là. À peu près. Des journalistes surtout. Des anciens d’El Watan, du Soir d’Algérie, de Liberté, de La Tribune, du MJA et, bien sûr, du Matin. Ce qui reste d’une corporation dépressive, dispersée par les années, les fermetures, la peur et le découragement. Quelques jeunes aussi, qui n’avaient connu Benchicou qu’à travers ses livres, ses articles et ses séances de dédicaces, dont l’auteur de ces lignes. Quelques anciens hauts cadres de l’État. Un chargé de mission à la présidence représentait les autorités et des policiers en civil étaient également présents.
En attendant le corps, les confrères ont parlé. Ont ri. De Mohamed, naturellement, avec les souvenirs de ceux qui avaient réellement travaillé, discuté ou ferraillé avec lui. Puis de leur propre sort.
On ne se voit presque plus. On se retrouve désormais surtout pour enterrer l’un des nôtres. Certains écrivent sous pseudonyme. D’autres se sont réfugiés dans le secrétariat de rédaction ou des fonctions techniques, loin de l’exposition. La cour où, à midi, on échangeait autrefois informations, plaisanteries et indiscrétions est devenue, au fil des années, un endroit lugubre où chacun disparaît derrière sa porte.
Benchicou lui a rendu pour quelques heures son ancienne rumeur.
Il y eut aussi une autre conversation, moins tendre. Celle sur ceux qui, à peine sa mort annoncée, se sont découvert une intimité avec le défunt. Il ne s’agissait pas des anecdotes racontées par ses compagnons, celles qui appartiennent à une vie partagée. Mais d’histoires entendues de seconde main, reprises à la première personne, arrangées parfois, comme si la mort autorisait soudain à s’approprier les souvenirs des autres.
Certains ont même semblé vouloir investir dans cette mort, convertir une histoire qu’on leur avait racontée en intimité, en posture ou en visibilité. Faire commerce, en somme, d’une relation qu’ils n’avaient pas eue. Et beaucoup de ceux qui ont trouvé cette audace avaient été bien moins empressés lorsque sa fille dénonçait publiquement des obstacles au rapatriement du corps de son père.
Sa dernière volonté, elle, aura été respectée. Mohamed Benchicou reposera au cimetière de Garidi, auprès de sa mère et de son père.
Même mort, il aura donc réussi à ranimer quelques heures ce ghetto fatigué qu’est devenue la Maison de la presse.
C’est encore tout à son honneur.