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Les cireurs d’État


Capture d’écran du discours prononcé par Ben Bella devant de jeunes cireurs, à Alger, en février 1963, lors de l’opération destinée à les orienter vers la formation professionnelle. Source : archives Gaumont-Pathé. Diffusion : Lisnas.

Ahmed Ben Bella avait voulu faire disparaître les cireurs de chaussures des rues algériennes. Le métier, pensait-on alors, résumait trop bien l’humiliation coloniale : un homme courbé devant un autre, une brosse à la main, quelques pièces pour salaire et la dignité laissée sur le trottoir.

L’Algérie indépendante ne devait plus produire d’hommes à genoux. Le citoyen nouveau devait se tenir debout, regarder les autres dans les yeux et vivre de son travail sans avoir à polir les souliers des puissants.

Plus de soixante ans plus tard, les cireurs ont effectivement déserté les trottoirs. Mais le métier n’a pas disparu. Il s’est déplacé. Il a quitté la rue pour les plateaux de télévision, les colonnes des journaux, les amphithéâtres, les festivals, les studios de radio et les interminables cérémonies officielles.

La brosse a changé de main. Elle est désormais tenue par des journalistes, des intellectuels, des artistes, des universitaires et des responsables associatifs sommés de faire briller le pouvoir.

Cirer ou disparaître

Dans l’espace public algérien, la règle est devenue simple : l’applaudissement est obligatoire. S’abstenir de critiquer ne protège plus. Il faut aussi célébrer. Ne pas déranger ne vaut pas allégeance. Pour rester visible, chacun doit répéter que tout va bien, que le pays avance, que les décisions sont historiques, les projets gigantesques et les dirigeants visionnaires.

Le silence lui-même peut devenir suspect. Celui qui ne chante pas assez fort risque d’être confondu avec celui qui proteste.

Le journaliste n’est plus seulement invité à renoncer à son rôle de contre-pouvoir. On lui demande de devenir l’attaché de presse bénévole de l’État. Il doit transformer les communiqués en articles, les inaugurations en exploits et les chiffres invérifiables en preuves du redressement national.

À défaut, il peut perdre la publicité, l’agrément, l’accès aux sources, le droit d’imprimer, le droit d’exercer ou, plus simplement, le droit d’exister dans le débat public.

Le pouvoir ne réclame pas toujours une soumission spectaculaire. Il préfère souvent une domestication lente : une invitation ici, un budget publicitaire là, une menace fiscale, un procès, un appel téléphonique, une émission supprimée, une accréditation refusée.

Puis vient l’autocensure, cette police économique qui ne porte ni uniforme ni mandat.

L’humiliation modernisée

Le cireur d’autrefois était pauvre, mais il savait qu’il cirait une chaussure. Le cireur moderne se raconte parfois qu’il défend la stabilité, protège la nation ou accompagne les réformes. Il ne tient plus une brosse, mais un micro. Il ne tend plus la main pour recevoir une pièce, mais attend un marché public, une nomination, un voyage, un logement ou quelques pages de publicité institutionnelle.

L’humiliation est devenue plus confortable. Elle s’exerce dans des bureaux climatisés, sous les lumières des studios, avec une cravate et une carte de presse.

Elle n’en reste pas moins une humiliation.

Car cirer les pompes du pouvoir, ce n’est pas seulement flatter ceux qui gouvernent. C’est salir ceux qui sont gouvernés. C’est expliquer aux citoyens que leurs difficultés ne sont que des impressions, que leurs colères sont des complots et que leurs questions menacent l’unité nationale.

À force de produire une réalité officielle, le pouvoir finit par ne plus voir la réalité tout court.

Les journaux deviennent des miroirs flatteurs. Les télévisions produisent une Algérie sans pénuries, sans chômage, sans arbitraire et sans prisonniers d’opinion. Dans cette Algérie télévisée, les responsables ne se trompent jamais. Seul le peuple comprend mal.

La dignité ne se décrète pas

Ben Bella avait voulu préserver la dignité de l’Algérien en supprimant un métier jugé dégradant. Mais la dignité ne se protège pas en faisant disparaître les cireurs. Elle se protège en empêchant qu’un homme soit obligé de s’agenouiller pour vivre.

Aujourd’hui, le problème n’est donc pas la disparition des cireurs de chaussures. Le problème est la prolifération des cireurs de régime.

On peut débarrasser les rues d’une profession. On ne débarrasse pas un pays de la servitude tant que la liberté dépend du bon vouloir de ceux que l’on devrait pouvoir critiquer.

L’Algérie indépendante voulait des citoyens debout. Son système politique préfère souvent des sujets courbés.

Il ne demande plus aux journalistes de cirer des chaussures. Seulement des bilans, des réputations, des échecs et quelques vieilles bottes militaires.

La brosse est plus moderne. Le geste, lui, n’a pas changé.