En Algérie, le pouvoir se présente comme un État fort, héritier d’une guerre de libération victorieuse, garant de la stabilité et rempart contre le chaos régional. Cette image est soigneusement entretenue. Elle est aussi trompeuse. Car le régime n’est ni une idéologie cohérente, ni un projet politique structuré. Il est avant tout un système de prévention, conçu moins pour gouverner que pour empêcher la politique d’advenir.
Sa longévité ne tient pas à sa capacité à transformer la société algérienne, mais à son habileté à neutraliser toute dynamique autonome. Le pouvoir n’y fonctionne pas par impulsion, mais par encerclement, privilégiant la dilution permanente de la responsabilité à toute décision assumée. L’objectif central n’est pas d’agir, mais de durer.
Le régime n’est pas conçu pour gouverner, mais pour empêcher la politique d’advenir.
Cette logique engendre un paradoxe familier, fait d’institutions omniprésentes mais peu opérantes, d’élections régulières sans véritable enjeu et d’une rhétorique de souveraineté permanente qui s’accompagne d’une incapacité chronique à produire des politiques publiques efficaces. En Algérie, l’État est solide à voir, beaucoup moins à habiter politiquement.
Le cœur du système n’est pas la représentation, mais l’administration. Héritée du modèle colonial puis consolidée par l’alliance structurelle avec l’institution militaire, la bureaucratie constitue l’ossature réelle du pouvoir. Elle possède sa propre temporalité, sa mémoire et ses réflexes de survie. Les dirigeants passent, mais l’appareil demeure.
Dans cet univers, la loyauté prévaut sur la compétence. La hiérarchie n’est pas un outil de commandement, mais un mécanisme de classement symbolique. Les walis, omniprésents dans la mise en scène médiatique de l’État, incarnent une autorité paradoxale, à la fois très visible et étroitement contrainte, responsable en apparence mais rarement décisionnaire. Le pouvoir se montre, mais agit peu. Il parle beaucoup, mais transforme rarement.
La centralisation n’est pas un dysfonctionnement, mais une doctrine. Elle garantit que toute initiative significative remonte vers le sommet, où elle peut être ralentie, modifiée ou neutralisée. Le régime ne redoute pas l’échec mais craint l’autonomie. Un projet qui réussit sans contrôle est plus dangereux qu’un projet qui échoue sous supervision.
La communication officielle reflète cette conception verticale du pouvoir. Les communiqués répètent que « le président a ordonné », comme si l’énoncé de l’autorité tenait lieu de politique publique. Le langage de l’État n’est pas informatif, mais liturgique. Il ne vise pas à expliquer, mais à rappeler l’existence du commandement. La forme supplée le fond et la déclaration remplace l’action.
Derrière cette façade, l’appareil sécuritaire constitue la véritable colonne vertébrale du régime. La distinction entre prévention, surveillance et coercition s’y est progressivement effacée. Sous couvert de lutte contre les menaces internes, les services ont vu leurs prérogatives s’étendre, absorbant de facto une partie du champ judiciaire. La raison d’État l’emporte sur la logique du droit. La sécurité n’est plus une politique publique parmi d’autres, mais une mentalité de gouvernement.
Le pouvoir se montre, mais agit peu. Il parle beaucoup, mais transforme rarement.
Cette obsession du contrôle se retrouve dans l’économie. Le secteur public, hypertrophié et faiblement productif, survit grâce à des transferts budgétaires massifs. Son rôle n’est pas d’être performant, mais de remplir une fonction politique en distribuant des positions, en canalisant le mécontentement et en maintenant des réseaux de dépendance. L’État est à la fois actionnaire, régulateur et arbitre, ce qui paralyse l’efficacité tout en renforçant la tutelle.
Le secteur privé, quant à lui, évolue sous condition. La réussite y dépend moins de l’innovation que de l’alignement. Les fortunes se construisent par proximité avec le centre du pouvoir. Il s’agit moins d’un capitalisme de marché que d’un capitalisme de connivence, où la relation à l’État prévaut sur la compétitivité.
Face à ce dispositif, beaucoup ne résistent pas, mais composent, en passant par le marché informel, l’évitement de l’impôt, des loyautés de circonstance ou le départ à l’étranger — autant de pratiques qui rendent le système habitable sans jamais le rendre transformable.
Le budget national raconte la même histoire, les priorités allant aux projets visibles et politiquement rentables, notamment les infrastructures, le béton, le logement et la sécurité. Ces investissements affirment la présence de l’État sans nécessairement améliorer sa performance. Les secteurs stratégiques à long terme — éducation, santé, recherche — restent administrés, fragmentés, rarement pensés comme leviers de transformation. La dépense publique devient une scène sur laquelle l’État donne à voir son action, même lorsqu’il se contente de reproduire les mêmes déséquilibres.
Le contrôle s’étend à l’information. La dépendance financière des médias à la publicité publique permet une régulation efficace du discours sans recours systématique à la censure directe. La presse survit à condition de rester dans l’orbite du pouvoir. La modernisation du secteur est retardée non par incapacité technique, mais par calcul politique, l’obsolescence garantissant la dépendance.
La désinformation ainsi industrialisée ne vise pas d’abord à imposer un mensonge unique, mais à saturer l’espace public de récits contradictoires afin de neutraliser toute capacité de discernement. En épuisant l’analyse et en privilégiant l’émotion, elle transforme la frustration sociale en haine dirigée, faisant de citoyens désarmés les relais actifs d’un ordre qui les pénalise.
Ce système produit également un effet corrosif sur ses propres élites. À force de gouverner sans horizon politique, elles développent une relation purement extractive à l’État. La corruption n’y est pas une dérive morale, mais une stratégie de sortie. Une large partie des cercles dirigeants ne projette ni son avenir ni celui de ses enfants en Algérie. Les scandales récurrents de patrimoines constitués dans les capitales européennes, les biens immobiliers de prestige et les comptes offshore bien garnis en sont l’illustration la plus visible. Le régime exige la loyauté politique, mais tolère — et parfois encourage — l’externalisation des richesses et des vies. Cette dissociation entre pouvoir exercé à domicile et avenir placé à l’étranger affaiblit encore la légitimité d’un État qui gouverne un pays qu’une partie de ses élites a déjà quitté mentalement.
La corruption n’est pas une dérive morale, mais une stratégie de sortie.
Le régime algérien ne cherche pas à convaincre la société, mais à l’encercler. Il ne gouverne pas par l’adhésion, mais par l’habituation. Il ne produit pas de vérité politique, mais exige que chacun agisse comme si la fiction officielle était réelle.
C’est là sa principale force — et sa contrainte.
Car un système qui ne sait que durer finit toujours par confondre la survie avec la victoire. Et un État qui se protège durablement de sa société finit, tôt ou tard, par révéler ce qu’il est réellement : moins un facteur de stabilité qu’un frein durable à toute transformation.